Le pont d'Aurenque, vestige médiéval sur le Gers entre Pauilhac et Castelnau-d'Arbieu
Sur les bords du Gers, entre Lectoure et Fleurance, un petit pont médiéval enjambe encore la rivière dans la courbe d'un méandre. Autour de lui dort un paysage dont peu se souviennent : celui d'une grande abbaye cistercienne disparue, d'un maréchal de l'Empire venu y chercher une terre, et d'une prière monastique qui, contre toute attente, n'a jamais cessé.

Aurenque

La pierre, le pont, le maréchal et le moine
I

Une descente vers le Gers

C'était un matin d'été, sur la petite route qui relie Pauilhac à Castelnau-d'Arbieu. La lumière du Gers, cette lumière douce et précise qui caresse la campagne de Lomagne avant que la chaleur ne monte, posait son or sur les chaumes. Je conduisais lentement, sans hâte particulière, lorsque j'aperçus, au bord du chemin, un groupe d'hommes qui marchaient.

Ils étaient une demi-douzaine. Ils portaient la bure brune nouée à la corde. Ils marchaient pieds nus dans des sandales. La barbe leur tombait sur la poitrine. Ils avançaient en silence, avec cette régularité paisible des hommes qui ont l'habitude de marcher.

Je crus, l'espace d'un instant, être entré dans Le Nom de la Rose. Le siècle, autour d'eux, semblait s'être suspendu. Les voitures qui passaient, les fils électriques au-dessus du chemin, le ronronnement lointain d'un tracteur — tout cela existait encore, mais comme à distance, comme une rumeur du présent qui ne les concernait plus tout à fait.

Je les ai recroisés depuis, plusieurs fois. Un jour, ils m'ont parlé. Ils m'ont parlé en français — ils venaient de Tchéquie et de Hongrie. Ils m'ont donné une médaille de la Vierge Marie. Ils étaient affables, brefs, gracieux. Et puis ils ont repris leur chemin.

Je n'ai jamais oublié cette première rencontre. Quelque chose, ce matin-là, s'était déposé en moi : la certitude que ce paysage que je traversais depuis des années n'était pas seulement ce qu'il paraissait. Sous la campagne du Gers, sous les chaumes, sous le silence apparent des collines, dormait autre chose — une mémoire ancienne, une présence patiente, qui de loin en loin remontait à la surface comme une source qui n'a jamais été tarie.

Pour comprendre cette présence, il faut descendre vers la rivière. Il faut quitter la route, suivre un chemin qui s'enfonce sous les frênes, écouter le bruit du Gers s'amplifier peu à peu, et arriver, dans la lumière filtrée des feuillages, devant un petit pont de pierre.

Le pont d'Aurenque sur le Gers, vestige médiéval entre Pauilhac et Castelnau-d'Arbieu
Le pont d'Aurenque, sur le Gers, à la limite des communes de Pauilhac et de Castelnau-d'Arbieu.

Le pont d'Aurenque ne paie pas de mine. Deux arches inégales, en pierre calcaire blonde, taillée à la main il y a peut-être huit siècles. Une arche principale, en plein cintre, élégante comme un soupir. Une arche secondaire, plus modeste, à demi mangée par la végétation. Un tablier en dos d'âne, sans parapet ouvragé, sans inscription, sans monumentalité. La rivière passe dessous, indifférente, comme elle passe depuis toujours.

Et pourtant, à le bien regarder, ce pont a quelque chose d'étrange. Il ne traverse pas la rivière en ligne droite. Il suit sa courbe, il en épouse le méandre. Il a été pensé non comme une ligne abstraite mais comme un geste qui consent au pays. Il ne contrarie pas le Gers : il s'accorde à lui.

Pour comprendre ce qu'on regarde quand on regarde ce pont, il faut remonter d'environ huit siècles, à un matin de l'année 1125, à trois kilomètres en amont d'ici, dans une parcelle de forêt qui n'existe presque plus.

II

Bouillas, fille de l'Escaladieu

En cette année 1125, un seigneur de Pauilhac nommé Hardouin de Bouillas fait une donation. Il offre aux moines blancs, aux cisterciens venus de l'abbaye pyrénéenne de l'Escaladieu, une parcelle de la grande forêt de Porteglands — Portaglonium dans les chartes —, vaste massif boisé qui couvrait alors une partie de la Lomagne et dont il ne reste aujourd'hui que la modeste forêt départementale du Ramier. La parcelle est située entre le Gers et son affluent la Lauze, dans un repli de collines à l'écart des grands chemins.

Au XIIᵉ siècle, donner ainsi une terre à une communauté monastique n'est pas un geste ordinaire. C'est à la fois un acte spirituel — on offre à Dieu, on assure son salut, on inscrit son nom dans les prières d'une communauté qui priera pour lui jusqu'à la fin du monde —, un acte politique — on s'allie à un ordre puissant, on consolide son influence, on prépare le mariage des intérêts terrestres et célestes — et un acte foncier qui défriche, met en valeur, peuple. La donation de Hardouin de Bouillas est tout cela à la fois.

Pour comprendre la portée du geste, il faut élargir le regard. Cîteaux a été fondée en 1098 par Robert de Molesme. Dès les premières décennies du XIIᵉ siècle, sous l'impulsion de Bernard de Clairvaux, l'ordre connaît une expansion fulgurante. Quatre filles aînées — La Ferté, Pontigny, Clairvaux, Morimond — essaiment à leur tour. De Morimond naît, en 1136, l'Escaladieu, dans les Hautes-Pyrénées, au pied du col de l'Aspin. L'Escaladieu, à son tour, fait souche en Gascogne. Elle fonde deux filles dans le Gers : Bouillas en 1125 — sur la donation de Hardouin —, puis, vingt-six ans plus tard, en 1151, une autre abbaye, dans la vallée de la Baïse, qui s'appellera Flaran.

Bouillas et Flaran sont sœurs. Elles partagent la même mère, la même décennie de fondation, la même règle, la même pierre, le même esprit. Elles sont les deux grandes abbayes cisterciennes de Gascogne. Pendant six siècles, elles vont marcher en parallèle, prier le même office, suivre la même austérité, et façonner deux paysages jumeaux à quelques lieues l'un de l'autre.

La construction de l'abbaye de Bouillas s'achève vers 1150, dédiée à Notre-Dame. Ce que les moines blancs édifient là, on peut s'en faire une idée d'après les usages cisterciens du temps : une église en croix latine, à chevet plat, sans clocher monumental — saint Bernard interdit les hautes tours qui orgueillissent —, mais coiffée d'un modeste clocher d'arête au-dessus de la croisée. Une nef à bas-côtés couverts en pierre. Des fenêtres étroites en plein cintre, sans vitraux figurés, sans tympans sculptés, sans gargouilles. Au sud de l'église, un cloître carré, avec ses arcades soutenues par des colonnettes simples. Autour du cloître, les bâtiments conventuels selon le plan canonique : salle capitulaire à l'est, réfectoire au sud, dortoir à l'étage. Tout cela bâti dans le calcaire blond du Gers, taillé en moyen appareil régulier, et couvert de tuiles-canal romaines à la couleur d'ocre rouge.

Reconstitution évocatrice de l'abbaye cistercienne de Bouillas au XIIᵉ siècle
Évocation libre de l'abbaye cistercienne de Bouillas telle qu'elle pouvait apparaître au XIIᵉ siècle, dans la vallée du Gers entre Lectoure et Fleurance. Détruite en 1828, elle ne laisse plus aujourd'hui que de rares vestiges.

Une abbaye cistercienne du XIIᵉ siècle, c'est cela : une œuvre de pierre dépouillée, presque silencieuse, où chaque arc, chaque mur, chaque pli d'ombre obéit à une règle qui veut que rien ne distraie l'âme de l'essentiel. La beauté y naît de la sobriété. La sainteté, du retrait. Et l'éternité, du respect des proportions.

Ce que les moines blancs édifient à Bouillas, pourtant, n'est pas seulement une abbaye. C'est un paysage tout entier.

III

Un paysage cistercien

Les cisterciens étaient des hommes de prière, mais ils étaient aussi, peut-être avant tout, des hommes d'œuvre. La règle de saint Benoît, qu'ils suivaient avec une rigueur inflexible, voulait que les moines vécussent du travail de leurs mains. Bernard de Clairvaux n'avait fait que durcir cette exigence : un cistercien devait se nourrir de ce qu'il faisait pousser, de ce qu'il bâtissait, de ce qu'il transformait. L'oraison montait du sol qu'on avait défriché.

Cette spiritualité du labeur fit des moines blancs les plus grands ingénieurs hydrauliciens de leur temps. Partout où ils s'installaient, ils domptaient les rivières. Ils détournaient les courants, creusaient des canaux, élevaient des digues, faisaient tourner des moulins, drainaient les marais, irriguaient les prés, élevaient des étangs à poissons. Là où d'autres voyaient une eau qui passe, eux voyaient une force qui pouvait servir Dieu.

À Bouillas, ils trouvèrent un site rêvé. Le Gers passait à courte distance de leur abbaye, et entre la rivière et la grand-route descendant de Lectoure, le terrain offrait toutes les ressources : une chute naturelle pour faire tourner un moulin, une rive pour bâtir une digue, un méandre pour creuser un canal d'amenée. C'est là, à environ trois kilomètres en aval de l'abbaye, que les moines élevèrent ce qui allait devenir, au fil des siècles, l'ensemble hydraulique d'Aurenque.

Carte du paysage d'Aurenque : abbaye de Bouillas, pont d'Aurenque et couvent Saint-Antoine dans la vallée du Gers
Le triangle d'Aurenque, dans la vallée du Gers : l'abbaye de Bouillas (disparue), le pont d'Aurenque et le couvent Saint-Antoine (vivant).

L'ensemble n'est pas un pont isolé. C'est un dispositif complet, dont chaque pierre répond à l'autre. En amont, une digue barre partiellement la rivière et crée la chute. Un canal latéral conduit l'eau vers un moulin établi sur la rive gauche, où le grain des métairies de l'abbaye était transformé en farine. Une île, formée par le canal et la rivière, occupe le centre du dispositif. Et au point où la digue rejoint le canal, là où le passage des hommes devenait nécessaire, on éleva un pont. Le pont d'Aurenque. C'est cet ensemble — pont, digue, canal, moulin, île, cascade — qui fut inscrit au titre des Monuments historiques en 1943, et non le pont seul.

Le pont, donc, n'a jamais été un simple ouvrage de franchissement. Il était la pierre la plus visible d'une œuvre qui le débordait. Et c'est sans doute pour cela qu'il prit cette forme courbe, qu'il épouse encore aujourd'hui la sinuosité du Gers : il fallait qu'il accompagne le canal et la digue, qu'il s'ajuste à un dessin d'ensemble, qu'il consente à l'eau plutôt que de la contredire.

Il y a quelque chose, dans cette courbe, qui dit toute l'intelligence cistercienne du paysage. Là où d'autres bâtisseurs auraient voulu imposer la ligne droite, signe d'autorité et de raison, les moines blancs préférèrent la courbe, signe d'humilité et d'écoute. Le pont ne s'érige pas contre la rivière. Il négocie avec elle.

Une autre singularité du pont d'Aurenque tient à sa position politique. Son milieu marque, aujourd'hui encore, la limite exacte entre les communes de Pauilhac et de Castelnau-d'Arbieu. Hier, c'étaient deux paroisses ; plus anciennement encore, peut-être deux seigneuries distinctes. Le pont sépare donc autant qu'il relie. Il est un point de contact, une zone d'échange, peut-être un lieu de péage, sûrement un lieu où, à un moment ou à un autre, les autorités d'amont et d'aval ont dû s'entendre, ou se disputer. Tout pont médiéval qui marque une frontière a été, à un moment, l'objet d'une négociation. Aurenque ne fit pas exception.

L'œuvre des moines de Bouillas dépassa de loin le seul site d'Aurenque. Six métairies, des forêts exploitées, une tuilerie, une forge, un moulin à vent, des vergers, des potagers — tout un domaine qui faisait vivre la communauté et lui assurait une prospérité durable. Au XIIIᵉ siècle, l'abbaye atteint son apogée. Et c'est alors qu'elle accomplit le geste le plus marquant de toute son histoire.

En 1272, l'abbé de Bouillas s'associe au sénéchal de Toulouse, Eustache de Beaumarchès, pour fonder une bastide nouvelle dans la plaine du Gers, à quelques lieues au sud de l'abbaye. Cette bastide s'appellera Fleurance. Sur ses terres défrichées, on tracera un plan régulier, on dressera des halles, on lèvera une église. Une abbaye, en s'alliant à un grand officier royal, fonde une ville. C'est dire la puissance que Bouillas avait alors atteinte. Ses moines blancs n'étaient plus seulement des contemplatifs retirés du monde : ils étaient des agents du temps, des acteurs du paysage, des fondateurs de cités.

Cette grandeur cistercienne durera six siècles. Puis, en quelques décennies, elle s'éteindra.

IV

La nuit révolutionnaire

Le déclin fut long, comme il le fut pour la plupart des grandes abbayes médiévales. Au XVIᵉ siècle, les guerres de Religion frappèrent rudement Bouillas : en 1567, l'abbaye fut saccagée par les protestants, dans cette grande vague de dévastation qui toucha aussi l'Escaladieu, sa mère, et bien d'autres maisons cisterciennes du Sud-Ouest.

À cette violence s'ajouta, plus insidieusement, l'institution de la commende. Désormais, l'abbé n'était plus élu par sa communauté ni choisi parmi les moines : il était nommé par le pouvoir royal, souvent pour récompenser un fidèle, et il ne résidait pas nécessairement sur place. La règle s'en trouvait affaiblie, l'observance plus relâchée, la spiritualité parfois étrangère à la maison qui la portait. Le premier abbé commendataire de Bouillas, en 1557, fut Gaillard de Galard, aumônier du roi Henri II — homme cultivé sans doute, mais dont la charge était d'abord honorifique.

L'abbaye traversa pourtant les XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Restaurée après les guerres de Religion, entretenue par des communautés de moines de plus en plus réduites, elle survécut, fragile mais debout, jusqu'à la Révolution.

La rupture vint en 1790. Décrétée bien national, l'abbaye fut vendue. Le domaine était considérable : une très grande maison d'habitation, des jardins, des potagers, des vergers, six métairies, un moulin à vent, une forge, une tuilerie. Tout l'outillage économique d'une seigneurie monastique de quatre cents hectares. L'acquéreur fut un certain Paulin d'Abadie, qui ne le conserva que quelques années.

Le maréchal Jean Lannes, duc de Montebello, par François Gérard
Le maréchal Jean Lannes, duc de Montebello (1769-1809), enfant de Lectoure, par François Gérard.

En 1800, Paulin d'Abadie revendit le domaine à un homme dont le nom commençait alors à résonner dans toute l'Europe. Cet homme s'appelait Jean Lannes. Il était né à Lectoure trente ans plus tôt, fils d'un palefrenier, devenu hussard sous la Révolution, général à trente ans, l'un des plus brillants officiers de Bonaparte. Il avait chargé à Montebello, allait charger encore à Friedland et à Saragosse. Il était l'un des très rares hommes que Napoléon tutoyait. Cette même année 1800, il était à Marengo. Il acheta Bouillas pour cent cinquante-six mille francs. Une somme considérable, qui dit à elle seule l'importance du domaine.

Le geste a quelque chose de troublant. Un enfant du pays, devenu maréchal d'Empire, rachète l'abbaye démantelée à cinq kilomètres de sa ville natale. La crosse a cédé au sabre. Le moine blanc s'est retiré ; le maréchal le remplace. Comme si toute une vallée, qui avait été spirituelle pendant six cents ans, devenait pour quelques années un domaine de soldat.

Mais l'enfant du pays ne profitera guère de son domaine. Neuf ans plus tard, en mai 1809, sur les rives du Danube, à la bataille d'Essling, il pressentira sa mort à l'instant où un boulet venu de l'île de la Lobau lui fracassera les deux jambes. Il agonisera cinq jours. Il mourra à Ebersdorf le 31 mai. Napoléon pleurera, comme il n'avait pleuré pour aucun autre maréchal.

Bouillas survivra moins de vingt ans à son acquéreur. En 1828, les bâtiments furent rasés, à l'exception de quelques rares vestiges. Aujourd'hui, sur le site même de l'ancienne abbaye, il ne reste qu'un pilier commémoratif où se lit encore la mention de l'achat par le maréchal, et un bâtiment ancien reconverti en habitation, occupé par un agriculteur dont l'exploitation porte le nom, presque pieux, d'EARL De L'Abbaye.

L'histoire d'Aurenque aurait pu s'arrêter là.

V

Ce qui demeure, et ce qui revient

De tout ce que les moines blancs avaient bâti, c'est l'humble qui a tenu. L'abbaye, qui était la grandeur, a disparu. La forêt de Porteglands, qui était l'origine, s'est presque effacée. Le pouvoir de Bouillas, qui fonda Fleurance, s'est dissous dans la mémoire des registres notariés. Mais le pont d'Aurenque, lui, est encore là.

Huit siècles d'usage continu. Aucune reconstruction majeure, aucun grand remaniement. Simplement entretenu, traversé, pris dans le tissu d'un pays qui avait fini par l'oublier sans cesser de marcher dessus. En 2021, les communes de Pauilhac et de Castelnau-d'Arbieu se sont entendues pour le restaurer ensemble — comme leurs ancêtres avaient sans doute dû s'entendre, autrefois, pour le surveiller.

Il y a, dans cette persévérance silencieuse, quelque chose qui appelle la méditation. Les grandes œuvres tombent. L'abbaye s'est effondrée pierre à pierre. Le maréchal est tombé sous le feu. Mais le petit pont, qu'aucune chronique n'avait jugé digne d'être nommé, qu'aucune dynastie n'avait cherché à protéger, qu'aucune main ne s'était souciée de signer, le petit pont est resté. Comme si l'humble, dans ce pays, avait fini par être plus solide que l'orgueilleux.

Et puis, à cinq cents mètres seulement du pont, sur la commune de Castelnau-d'Arbieu, dans le hameau d'Aurenque, il y a le couvent Saint-Antoine.

Le couvent Saint-Antoine n'est ni cistercien, ni médiéval. Il est franciscain, et il est vivant. Une communauté de capucins y est installée, fils spirituels de saint François d'Assise, observateurs stricts de la règle héritée du Poverello au XIIIᵉ siècle. Ils vivent dans la pauvreté la plus simple, dans le silence le plus discret, dans l'oraison la plus régulière. Leur chapelle-grange, aux murs de pierre apparente, abrite la messe en latin chantée du dimanche, à dix heures. Ils portent la barbe, en signe de proximité avec la nature ; la bure brune nouée à la corde, en signe de pauvreté ; et marchent, pieds nus dans des sandales, sur les chemins du Gers comme leurs frères du XIIIᵉ siècle marchaient sur les chemins de l'Ombrie.

Ce sont eux que j'ai croisés, ce matin de l'été, sur la petite route qui relie Pauilhac à Castelnau-d'Arbieu. Ce sont eux qui m'ont parlé en français, et qui m'ont dit qu'ils venaient de Tchéquie et de Hongrie. Ce sont eux qui m'ont donné, avec cette grâce simple qui est la leur, une médaille de la Vierge.

Et c'est là, sans doute, que se referme le sens caché d'Aurenque. Là où Cîteaux s'est éteint, où Lannes est mort à la guerre, où l'abbaye s'est effondrée dans le silence des champs, la prière monastique n'a pas disparu. Elle a changé de robe. La coule blanche des cisterciens a fait place à la bure brune des capucins. Elle a changé de règle. La discipline silencieuse de Bernard a fait place à la pauvreté joyeuse de François. Elle a changé de langue, presque. Les voix qui chantent les heures dans la campagne gersonne au matin sont aujourd'hui, parfois, des voix de Bohême ou de Pannonie.

Mais c'est, au fond, la même voix. La voix qui, depuis 1125, n'a jamais tout à fait cessé de monter de cette vallée. La voix qui était dans le cloître de Bouillas, la voix qui faisait tourner le moulin d'Aurenque, la voix qui, au XIIIᵉ siècle, fonda une bastide qu'on appela Fleurance, la voix qui pria pour le maréchal pendant qu'il agonisait au Danube, la voix qui chante encore aujourd'hui, à dix heures, le dimanche matin, dans une chapelle-grange aux murs de pierre apparente.

La Gascogne, à Aurenque, a su garder un secret que l'histoire, pourtant, avait fait tout ce qu'il fallait pour lui ôter.

Il suffit, pour le retrouver, de descendre jusqu'au Gers un matin d'été, de regarder un petit pont qui suit la courbe de sa rivière, et d'écouter — au loin, ou tout près — un pas nu qui marche sur les chemins du pays.

Sources & bibliographie

Ouvrages et études

Bourgeat, Charles (abbé). L'Abbaye de Bouillas : histoire d'une ancienne abbaye cistercienne du diocèse d'Auch. Auch, imprimerie F. Cocharaux, 1954-1955.

Courtès, Georges. « La fortune du maréchal Lannes ». Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers, Auch, imprimerie Bouquet, 1980, pp. 117-154.

Courtès, Georges. « Comportement de la population lectouroise sous la Révolution et l'Empire ». Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers, Auch, 1978, pp. 180-216.

Laffargue, André (général). Jean Lannes, maréchal de France, duc de Montebello, 1769-1809. Auch, imprimerie Bouquet, 1975, 308 p.

Lagarde, André. « Les origines et la famille du maréchal Lannes ». Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers, Auch, 1956, pp. 316-320.

Sources institutionnelles et notices

Ministère de la Culture. Base Mérimée, notice du site classé de l'ensemble hydraulique d'Aurenque (pont, digue, canal, moulin, île), inscription au titre des Monuments historiques le 8 février 1943.

Ministère de la Culture. Base Palissy, notice PM32000214 — calice et patène provenant de l'abbaye de Bouillas, conservés au trésor de l'ancienne cathédrale de Lectoure.

France Archives. Notice biographique « Jean Lannes (1769-1809) », recueil des commémorations nationales 2009.

Communauté de communes de la Lomagne Gersoise. Fiches patrimoniales des communes de Pauilhac et de Castelnau-d'Arbieu.

Articles de presse

Le Petit Journal du Gers. Articles consacrés à la restauration du pont d'Aurenque (2021) et aux activités de l'association « Mémoire du Maréchal Lannes » de Lectoure.

Office de tourisme du Gers. Circuit patrimonial de Fleurance et notice du couvent Saint-Antoine de Castelnau-d'Arbieu.

Témoignage et sources de terrain

Observation directe du pont d'Aurenque, de la propriété de Bouillas (vestiges du pilier commémoratif et bâtiment d'habitation) et du couvent Saint-Antoine.

Entretiens informels avec les religieux capucins du couvent Saint-Antoine de Castelnau-d'Arbieu.

Retour en haut