Castillon
Le tonnerre de feu
Il est des batailles qui font un royaume, et des batailles qui en défont un autre. Castillon est des deux. Le 17 juillet 1453, dans une plaine qu'une pluie récente a laissée grasse, entre les vignes de la rive droite de la Dordogne, le vieux John Talbot, comte de Shrewsbury, charge avec trois mille cinq cents hommes contre un camp retranché français hérissé de deux cents bouches à feu. En moins de trois heures, il meurt, son armée est anéantie, le pont de bateaux qu'il a fait jeter sur la Dordogne s'effondre sous le poids des fuyards, et les survivants se noient dans la rivière. Le soir tombe sur quatre mille cadavres.
Pour les manuels scolaires, c'est la dernière bataille de la guerre de Cent Ans. Pour Paris, c'est la reconquête d'une province rebelle. Pour Londres, c'est la perte d'un empire continental qui dura trois siècles. Pour la Gascogne, c'est autre chose. C'est la fin d'un monde qu'elle ne voulait pas voir finir. Le monde où Bordeaux était anglaise, où les marchands parlaient l'anglo-normand sur les quais de la Garonne, où le vin de Graves partait pour la Tamise, où les seigneurs gascons servaient sous la rose rouge des Lancastre. Ce monde-là mourut ce jour-là, dans la fumée des bombardes françaises. Et ce qui le tua ne fut ni le nombre, ni le courage, ni la ruse. Ce fut le feu. Le tonnerre de feu.
Il faut raconter cela comme il faut le comprendre : depuis le Sud.
Le pays qui ne voulait pas redevenir français
Il faut remonter le temps de trois siècles pour comprendre ce qui se joue en 1453. En 1152, une jeune femme de trente ans épouse à Poitiers un homme de dix-neuf ans. Elle s'appelle Aliénor, duchesse d'Aquitaine ; elle vient de se faire démarier du roi de France, Louis VII. Il s'appelle Henri Plantagenêt, comte d'Anjou et duc de Normandie ; dans deux ans, il sera roi d'Angleterre. Par ce mariage, la plus vaste dot de l'Europe médiévale — la Guyenne, la Gascogne, le Poitou, la Saintonge, l'Auvergne — passe de la couronne de France à celle d'Angleterre. Elle y restera trois cents ans.
Trois cents ans, c'est plus long que la durée séparant aujourd'hui Louis XIV de nous. C'est assez pour qu'un pays prenne des habitudes, qu'une ville trouve son rythme, qu'un commerce s'installe, qu'une langue administrative s'impose. Pendant trois siècles, les Gascons ne furent pas Français. Ils étaient sujets du duc d'Aquitaine, lequel se trouvait être, accessoirement, roi d'Angleterre. La différence est considérable. Le roi d'Angleterre régnait de loin, par ses sénéchaux de Bordeaux, avec la main légère d'un souverain qui savait ce qu'il devait à ses vassaux du Sud. Il confirmait les coutumes, il respectait les privilèges municipaux, il laissait les parlements locaux juger leurs propres affaires. En échange, il recevait la fidélité d'une province qui lui devait son prestige autant que ses revenus.
Car la Guyenne était riche. Extraordinairement riche. L'or qui en sortait n'était pas celui des mines, c'était celui des ceps. Le vin de Bordeaux, de Graves, de Saint-Émilion, de Cadillac, partait par pleines flottes vers les ports anglais, où il était bu sans modération depuis Édouard Ier. Les Anglais l'appelaient claret — le mot existe toujours dans leur langue. Chaque automne, deux cents, parfois trois cents navires descendaient la Gironde chargés des vendanges nouvelles, faisaient escale à La Rochelle ou à Bayonne, puis mettaient cap sur Southampton, Bristol, London. Le commerce du vin de Bordeaux représentait, à lui seul, près d'un tiers des douanes anglaises au XIVe siècle. Bordeaux vivait des Anglais ; les Anglais buvaient Bordeaux.
Et ce n'était pas que le vin. C'était aussi la laine anglaise qui remontait en sens inverse, pour nourrir les tisserands gascons. C'était le sel de Bayonne qui fournissait la pêche à la morue de Terre-Neuve. C'était les épices de l'Orient qui arrivaient à Bordeaux via Lisbonne et repartaient vers Londres. C'était, en un mot, un système atlantique dont Bordeaux était le pivot méridional. Les marchands bordelais avaient leurs comptoirs à Londres ; les marchands de Bristol avaient les leurs sur les quais de la Garonne. Les langues se mêlaient, les mariages se croisaient, les dynasties marchandes devenaient bi-nationales au point qu'on ne savait plus bien qui était anglais et qui était gascon.
Quand la guerre de Cent Ans commença, en 1337, ce ne fut pas une guerre nationale. Ce fut une querelle dynastique entre deux cousins — Édouard III d'Angleterre et Philippe VI de Valois — pour savoir lequel des deux hériterait du trône de France. Pour les Gascons, la question était simple : ils préféraient de beaucoup le premier, qui était leur duc légitime, au second, qui voulait leur imposer ses sénéchaux, ses impôts, ses lois. Ils combattirent donc sous les bannières anglaises, avec fidélité, pendant plus d'un siècle. À Crécy en 1346, à Poitiers en 1356, à Azincourt en 1415, il y avait des Gascons dans les rangs des vainqueurs anglais. Ils y étaient à leur place.
C'est cela que l'historiographie parisienne a oublié, ou voulu oublier. Bordeaux n'était pas une ville française occupée par les Anglais : c'était une ville dont l'horizon naturel s'ouvrait sur la mer, sur le nord, sur Londres, et dont le roi légitime régnait à Westminster. Quand, en 1451, après la victoire française de Formigny qui avait emporté la Normandie, les armées de Charles VII descendirent en Guyenne et prirent Bordeaux, les Bordelais accueillirent avec stupeur la nouvelle de leur « libération ». Ils se considéraient non comme libérés, mais comme annexés.
Et ils ne tardèrent pas à le faire savoir. Les sénéchaux français, installés avec leur suite, se mirent à ponctionner. Les impôts nouveaux tombèrent. Les privilèges furent révisés. Les gabelles du sel furent étendues à des régions qui ne les avaient jamais connues. Les juridictions françaises, plus lourdes, plus écrites, plus coûteuses, vinrent se superposer aux anciennes coutumes gasconnes. Au bout d'un an, l'irritation était générale. Les bourgeois bordelais, les marchands, les seigneurs du plat pays — les mêmes qui avaient fait cortège à Charles VII lors de son entrée de juin 1451 — commencèrent à murmurer qu'ils avaient été plus heureux sous les Anglais. En Juin 1452, ils firent plus que murmurer : ils envoyèrent secrètement à Londres une délégation. Revenez, disaient-ils. Nous vous ouvrirons les portes.
Henri VI d'Angleterre, monarque faible, épisodiquement dément, mais encore entouré de conseillers lucides, ne se le fit pas dire deux fois. Il choisit pour cette mission l'homme qu'il avait sous la main et qui inspirait à lui seul le respect ou la crainte dans tous les camps : John Talbot, comte de Shrewsbury, âgé de soixante-dix ans, l'Achille anglais.
Le vieux lion
John Talbot avait fait la guerre pendant plus d'un demi-siècle. Né vers 1383 — certaines sources disent 1380 —, il avait combattu en Irlande au service du roi Henri IV alors qu'il n'avait pas vingt ans. Depuis, il n'avait pratiquement pas cessé. Il s'était battu en Gascogne sous Henri V, à Azincourt non — il n'y était pas, contrairement à la légende —, mais presque partout ailleurs sur le continent. Il avait été fait prisonnier deux fois. La première, par les Français de Jeanne d'Arc à Patay, en 1429, où il avait vu sa propre armée se débander sous les charges bretonnes ; il avait été relâché en 1433 contre une rançon considérable. La seconde, à Rouen en 1449, après la reprise française de la Normandie ; il avait été libéré en 1450 contre un serment solennel prêté devant les évangiles : ne jamais plus prendre les armes contre le roi de France.
Ce serment était une affaire grave. Les hommes du XVe siècle pratiquaient le parjure volontiers dans les petites choses ; mais un serment solennel sur les évangiles, scellé par une captivité, engageait jusqu'à la damnation de l'âme. Talbot, pieux à sa manière, savait cela. Quand Henri VI lui demanda en septembre 1452 de reprendre du service pour la Gascogne, il accepta — mais en précisant qu'il n'irait pas en armes. Il débarquerait à Bordeaux en grande tenue civile, avec seulement ce qui distinguait sa dignité de comte : un chaperon, une robe, une chaîne d'or. Il commanderait l'expédition, mais il ne porterait pas les armes. C'était sa manière de sauver à la fois son serment et son honneur.
Le 17 octobre 1452, sa flotte apparut dans l'estuaire de la Gironde. Il y avait trois mille hommes avec lui. Le 20, il fit son entrée dans Bordeaux. La ville l'accueillit comme on accueille un libérateur — parce qu'elle le considérait comme tel. Les chroniqueurs rapportent des scènes de liesse, des cloches sonnées à toutes volées, des vivats sur les places. Talbot fut reçu à l'archevêché. Les privilèges municipaux furent solennellement rétablis. La garnison française de Bordeaux, numériquement faible, s'était prudemment retirée avant même l'arrivée des Anglais. En quelques semaines, la Guyenne anglaise était reconstituée sur presque toute son étendue : Libourne, Castillon, Saint-Émilion, Cadillac, Bazas, tout cela rentra dans l'obéissance du roi d'Angleterre sans combats. Seules quelques places, comme Bourg et Blaye, tinrent pour la France.
Au printemps 1453, un second contingent anglais débarqua : deux mille hommes de plus, sous le commandement de Lord de Lisle, fils cadet de Talbot. L'armée anglo-gasconne atteignait désormais près de six mille combattants, complétée par les levées locales. Tout semblait indiquer qu'une longue guerre de reconquête allait s'ouvrir, avec Bordeaux comme base, et que la couronne d'Angleterre pourrait encore, peut-être, conserver son dernier joyau continental.
Mais à Paris, Charles VII ne l'entendait pas de cette oreille. Il avait vieilli, lui aussi — il avait cinquante ans, ce qui était beaucoup pour l'époque —, mais il n'était plus le roi de Bourges indécis et triste que Jeanne d'Arc avait tiré de sa mélancolie vingt-quatre ans plus tôt. Il était devenu le Très-Victorieux, le reconquérant méthodique, l'homme qui avait patiemment détricoté la Normandie anglaise. Il disposait désormais d'une armée permanente — les compagnies d'ordonnance créées en 1445, premier embryon d'armée professionnelle en Europe occidentale — et, surtout, il disposait d'une arme que nul autre roi de la chrétienté ne possédait au même degré : l'artillerie des frères Bureau.
L'autre 1453
Il faut s'arrêter un instant sur cette année 1453, parce qu'elle est, dans l'histoire de l'Europe, l'une des plus denses qui furent jamais. Cinquante jours avant Castillon, à l'autre extrémité de la chrétienté, un événement d'une portée infiniment plus vaste venait de se produire. Le 29 mai 1453, après cinquante-trois jours de siège, Constantinople était tombée aux mains des Ottomans de Mehmed II. L'Empire romain d'Orient, qui durait depuis 330, cessait d'exister. Mille cent vingt-trois ans d'histoire byzantine s'achevaient dans le sang et la poussière des murailles de Théodose.
Ce qui lie ces deux événements, à cinq mille kilomètres de distance, n'est pas seulement l'annalistique. C'est l'arme nouvelle. L'artillerie. Mehmed II, pour venir à bout des murailles réputées imprenables de Constantinople, avait fait venir un ingénieur hongrois du nom d'Orban, qui lui avait fondu des canons d'une taille prodigieuse. Le plus grand, qu'on appela basilique, mesurait plus de huit mètres de long et tirait des boulets de pierre de six cents kilogrammes. Il fallait soixante bœufs pour le déplacer. Cette pièce et ses congénères pilonnèrent les murailles sept semaines durant, y ouvrant des brèches que les sept mille défenseurs byzantins et génois, placés sous le commandement héroïque de l'empereur Constantin XI Paléologue, colmataient nuit après nuit au prix de pertes effroyables.
Il faut ici éviter un raccourci qu'on fait trop souvent. Ce ne sont pas les canons d'Orban qui prirent Constantinople. La résistance byzantine, farouche, habile, désespérée, tint bon malgré les brèches. Les murailles de Théodose, même ébranlées, auraient pu tenir encore. La ville tomba par une autre cause : une petite poterne dans les murs de Blachernes, la Kerkoporta, que quelqu'un — on ne sait jamais qui — avait oublié de refermer après une sortie. Quelques janissaires s'y glissèrent dans l'obscurité, hissèrent leur bannière sur la courtine, et la panique fit le reste. Les canons ottomans avaient créé les conditions de la victoire. Ils ne l'avaient pas emportée.
À Castillon, sept semaines plus tard, on allait voir l'artillerie franchir un palier supplémentaire. Non plus seulement ouvrir des murailles, mais gagner, en quelques heures, une bataille rangée en rase campagne. Là où Orban avait fourni à Mehmed II les moyens d'un siège, les frères Bureau allaient donner à Charles VII les moyens d'un combat. La différence est capitale. Elle signe, selon la plupart des historiens militaires, la véritable naissance de la guerre moderne.
Et elle signe, accessoirement, dans l'Occident chrétien du milieu du XVe siècle, une rupture plus large encore. Le monde ancien des murailles et des armures, des sièges et des chevauchées, le monde d'Urbain II, de Saint Louis, de Du Guesclin, ce monde-là s'achève en 1453. Celui qui commence est fait de poudre, de bronze fondu, de manufactures d'État, de techniciens anoblis, d'ingénieurs. Il durera, sous des formes diverses, jusqu'à Verdun.
L'argentier et les frères Bureau
Si Castillon fut gagné par les canons, il reste à savoir comment Charles VII avait pu s'en procurer autant, et de si bons, à un moment où la plupart des princes chrétiens en étaient encore à la couleuvrine artisanale. La réponse tient en deux noms : les frères Bureau, et Jacques Cœur.
Gaspard et Jean Bureau n'étaient pas des seigneurs. Ils n'étaient même pas des hommes d'armes au sens chevaleresque du terme. Ils étaient des bourgeois parisiens, sortis de la robe et des chiffres : Jean, l'aîné, avait d'abord été receveur, puis trésorier de France ; Gaspard, son cadet, s'était spécialisé dans les questions d'arsenal. C'est là qu'ils avaient rencontré l'artillerie, qui était, à leur époque, moins une affaire de guerriers qu'une affaire de comptables — car elle coûtait les yeux de la tête et demandait une administration précise pour être efficace. Dès les années 1440, Charles VII les avait placés ensemble à la tête de ce qui devenait, sous leur impulsion, le premier corps d'artillerie royale de l'histoire de France. Gaspard fut nommé maître de l'artillerie en 1444 ; Jean garda la haute main sur les finances qui la soutenaient.
Ce qu'ils bâtirent en une dizaine d'années est proprement stupéfiant. Ils organisèrent des fonderies dans plusieurs villes du royaume, notamment à Tours, à Orléans, à Paris même. Ils créèrent un corps de maîtres canonniers rémunérés sur le trésor royal, et non plus sur des contrats de mercenaires. Ils mirent au point une logistique de chariots spécialisés pour transporter les pièces lourdes, là où leurs prédécesseurs s'en remettaient à des charrettes de louage. Ils standardisèrent — autant que l'époque le permettait — les calibres, les poudres, les munitions. À Formigny, en avril 1450, cette artillerie neuve avait décidé pour la première fois d'une bataille, en prenant à revers les archers anglais retranchés derrière leurs pieux. Trois ans plus tard, elle allait faire à Castillon ce qu'aucune artillerie n'avait encore fait nulle part : anéantir une armée entière en quelques heures.
Mais rien de tout cela n'aurait été possible sans argent. Et l'argent, au milieu du XVe siècle, le royaume de France n'en avait pas assez. Il n'en avait même jamais assez. Les caisses de Charles VII, vidées par des décennies de guerre, d'emprunts, de pillages anglais et de défections bourguignonnes, se remplissaient avec peine de la fiscalité ordinaire. Pour financer l'effort militaire décisif — les compagnies d'ordonnance, l'artillerie, les garnisons, la solde — il fallait un homme capable de trouver, de prêter, d'avancer. Cet homme fut Jacques Cœur.
Jacques Cœur, fils d'un pelletier de Bourges, était devenu, en vingt ans, l'homme le plus riche du royaume. Il tirait sa fortune d'un réseau commercial qui allait de Montpellier à Damas, des mines d'argent du Lyonnais aux galères marchandes qui cabotaient entre Marseille et Alexandrie. Nommé argentier du roi en 1438, il avait peu à peu pris en main la trésorerie française, non par ses fonctions officielles — qui demeuraient modestes — mais par le volume des avances qu'il consentait à Charles VII. On estime à deux cent mille écus, peut-être davantage, les sommes qu'il prêta au roi entre 1445 et 1451. De cet argent fut payée, en bonne partie, la conquête de la Normandie. Et de cet argent aussi, très directement, furent financées les fonderies, les poudres, les canons des frères Bureau.
L'ironie historique, d'une cruauté qui frappe encore à la lecture, est que Jacques Cœur ne vit pas Castillon. Il n'en eut même pas connaissance autrement que depuis une cellule. En juillet 1451 — l'année même de la première reprise de Bordeaux — Charles VII avait fait arrêter son argentier. Les motifs étaient multiples, tous douteux : accusations d'empoisonnement de la favorite royale Agnès Sorel (morte l'année précédente), lettres de change frauduleuses, enrichissement personnel aux dépens du trésor. Les vraies raisons étaient plus simples. Jacques Cœur était trop riche, trop puissant, trop indispensable. Le roi devait trop à son banquier. Il fut plus simple de confisquer ses biens que de rembourser ses dettes. Condamné en mai 1453 — deux mois avant Castillon — à une énorme amende et au bannissement, Jacques Cœur croupissait dans un cachot pendant que s'ouvrait à Castillon le chantier de la victoire que son argent avait rendue possible.
Il s'évaderait de sa prison en 1454, gagnerait Rome, puis Chio, dans l'archipel égéen, où il mourrait en 1456 en armant une flotte pour le pape contre les Turcs. Il n'est pas interdit de penser qu'il mourait ainsi, au service d'un autre souverain, en se souvenant d'un roi de France qui lui devait tout et qui l'avait laissé tomber.
Le bestiaire des canons
Quand les frères Bureau arrivèrent devant Castillon à la tête de leur train d'artillerie, ils amenaient avec eux un arsenal dont un chroniqueur contemporain, Jean Chartier, dit qu'on n'avait jamais vu son pareil entre les mains d'un roi chrétien. L'estimation la plus fiable, fondée sur le nombre de manouvriers employés — environ sept cents — porte à plus de deux cents le nombre de pièces présentes sur le terrain. Certaines hypothèses vont jusqu'à trois cents. Quel que soit le chiffre exact, c'était prodigieux. À titre de comparaison, l'artillerie de Mehmed II devant Constantinople ne comptait qu'une soixantaine de pièces, mais beaucoup plus grosses.
Ce que l'on appelait alors artillerie recouvrait une famille d'engins de toutes tailles et de toutes fonctions, dont la diversité même trahit le caractère encore jeune de la technique. Il faut se représenter quelque chose comme une ménagerie hétérogène plutôt qu'un parc standardisé. Les pièces les plus impressionnantes étaient les bombardes, grosses pièces de siège, en bronze coulé ou en fer forgé à barres assemblées et frettées, qui tiraient des boulets de pierre pouvant atteindre cent, cent cinquante, parfois deux cents kilogrammes. La cadence était lente — une bombarde moyenne tire un coup par heure, et il n'est pas rare qu'elle explose au bout de quelques jours d'usage. Leur efficacité contre les murailles de Castillon, pendant les trois jours de siège qui précédèrent la bataille, fut toutefois décisive.
Venaient ensuite les veuglaires, pièces de siège de calibre intermédiaire, chargées par la culasse — une innovation qui permettait de tirer plus vite au prix d'une étanchéité imparfaite. Puis les couleuvrines, pièces de campagne allongées, d'un calibre plus modeste (deux à cinq kilogrammes de boulet), mais d'une portée étonnante pour l'époque, dépassant parfois les mille mètres. Les serpentines étaient des couleuvrines plus courtes, plus mobiles. Les crapaudines, comme leur nom l'indique, étaient des pièces trapues, montées au ras du sol, qui tiraient des volées de mitraille — c'est-à-dire des poignées de balles de plomb ou de fer — destinées à balayer une charge d'infanterie à courte portée. Les ribaudequins, enfin, étaient d'étonnants assemblages de plusieurs canons de faible calibre — jusqu'à douze — montés en batterie sur un même affût à roues, que l'on pouvait tirer en rafale ou simultanément, ancêtres lointains de la mitrailleuse.
À cette artillerie lourde et mi-lourde s'ajoutaient les armes individuelles à feu, encore rares et d'usage malaisé, que l'on appelait canons à main ou haquebutes — ces dernières donneraient l'arquebuse d'un siècle plus tard. Leur rôle à Castillon resta secondaire, mais leur présence dans les effectifs français prouve que la transition vers l'arme à feu individuelle était déjà engagée.
La fabrication de ces pièces n'avait rien d'une industrie moderne. Chaque bombarde était une œuvre unique. Les plus anciennes, dites à barres, étaient faites de longues barres de fer forgé disposées en cercle autour d'un noyau de bois, puis cerclées par des frettes de fer chauffées qui se contractaient en refroidissant et serraient le tout comme les cercles d'un tonneau. Les pièces plus modernes, en bronze coulé, étaient fondues d'un seul jet dans des fosses de fonderie : on y versait un alliage de cuivre (environ 90 %) et d'étain (10 %), très proche de celui des cloches d'église. Cette proximité n'était pas fortuite : les premiers canonniers étaient souvent d'anciens fondeurs de cloches, et les mêmes ateliers coulaient indifféremment, selon la commande, une bombarde ou un bourdon. La métaphore religieuse qui en découlait — l'airain qui appelait à la prière et celui qui portait la mort — n'échappa pas aux chroniqueurs du temps.
La poudre, elle, était encore d'une qualité très variable. Il s'agissait d'un mélange de salpêtre (nitrate de potassium, extrait des salpêtrières — c'est-à-dire des dépôts terreux des écuries et des latrines), de soufre (importé de Sicile ou des Abruzzes) et de charbon de bois (de préférence de saule ou de bourdaine, pour sa combustion régulière). Les proportions variaient selon les recettes : environ 75 % de salpêtre, 15 % de charbon, 10 % de soufre pour les compositions les plus performantes. La moindre variation pouvait faire exploser la pièce au lieu de la faire tirer. Charles VII avait imposé, à partir de 1445, un contrôle royal sur la production de poudre, avec plusieurs moulins spécialisés — c'était là encore une innovation, dont la France du siècle suivant tirerait un avantage décisif.
Les boulets étaient de trois sortes : pierre taillée pour les gros calibres (les carrières de pierre à canon étaient devenues un marché lucratif dans les régions calcaires), fer coulé pour les calibres intermédiaires, plomb pour les plus petits. La diversité des calibres compliquait terriblement la logistique, chaque pièce ayant ses munitions propres. Les frères Bureau avaient commencé à imposer une standardisation par familles de calibres — c'était là un travail de longue haleine, qui ne serait achevé qu'au siècle suivant.
Chaque pièce lourde requérait trois ou quatre servants, parfois plus : un maître canonnier pour viser et mettre le feu, des aides pour charger, pour refroidir l'âme entre deux tirs, pour déplacer l'affût. Pour deux cents pièces, cela faisait plus d'un millier d'hommes rien que pour les servir. À quoi s'ajoutaient les manouvriers — ceux qui construisaient les retranchements, creusaient les fossés, dressaient les palissades : sept cents, rien qu'à Castillon. L'artillerie n'était pas seulement une arme, c'était une armée dans l'armée, avec son intendance propre, ses charrois, sa discipline particulière. La guerre moderne commençait.
Le camp retranché
Au printemps 1453, Charles VII décida d'en finir. Trois armées françaises furent lancées simultanément sur la Guyenne, convergeant depuis le Poitou, le Limousin et le Quercy. L'idée était de diviser les forces anglaises, de multiplier les menaces, d'empêcher Talbot de concentrer ses troupes. Le commandement opérationnel de l'armée principale fut confié au maréchal Jacques de Lohéac, au célèbre Jean V de Bueil — ce capitaine de Jeanne d'Arc qu'on avait surnommé le Fléau des Anglais — et, bien sûr, aux frères Bureau pour tout ce qui touchait l'artillerie. L'armée comptait environ huit mille combattants, dont quatre mille archers et arbalétriers. À quoi s'ajoutait un corps de cavalerie bretonne, environ un millier d'hommes, sous le commandement de Pierre II, duc de Bretagne, stationné un peu plus au nord.
L'objectif, c'était Bordeaux. Mais Bordeaux ne pouvait être assiégée tant que Talbot disposait d'une armée de secours. Il fallait donc, d'abord, obliger Talbot à sortir, puis le battre en rase campagne. Le choix du point d'attaque tomba sur Castillon, petite ville fortifiée de la rive droite de la Dordogne, à une cinquantaine de kilomètres à l'est de Bordeaux, sur la route qui menait à Libourne. Castillon était tenue par une garnison anglo-gasconne modeste. Sa prise avait un double intérêt : elle couperait la ligne de communication entre Bordeaux et l'intérieur de la Guyenne, et elle offrirait une base de manœuvre solide pour la suite.
Le 13 juillet 1453, l'armée française arriva devant Castillon. Elle dressa son camp non pas directement sous les murs — pour ne pas subir les tirs de la place — mais à quelque distance, sur une terrasse légèrement surélevée, à l'est de la ville, en bordure d'un ruisseau appelé la Lidoire. Ce camp, les frères Bureau décidèrent de le fortifier avec une minutie qui surprit leurs contemporains. Sept cents manouvriers, réquisitionnés parmi les paysans locaux, se mirent immédiatement à creuser des fossés, à dresser des parapets de terre, à élever des palissades de bois, à aménager des plates-formes d'artillerie. Le camp, de forme irrégulière — environ sept cents mètres de long sur deux cents de large selon les reconstitutions modernes — n'était pas un simple bivouac. C'était une forteresse de campagne, conçue pour résister à un assaut frontal.
L'intelligence tactique des frères Bureau fut ici magistrale. Ils ne comptaient pas prendre Castillon d'abord et attendre Talbot ensuite. Ils comptaient faire exactement l'inverse. Ils savaient que Talbot, une fois averti du danger qui pesait sur la ville, se porterait à son secours — c'était son devoir, c'était sa manière. Ils savaient aussi qu'il avait la réputation de ne jamais refuser le combat, fût-il en infériorité numérique. Le piège consistait à l'attirer sur un terrain où son artillerie serait inutile — le train d'artillerie lourd qui accompagnait Talbot était encore en route et n'arriverait pas à temps — et où la sienne propre, soigneusement disposée derrière des retranchements, pourrait concentrer son feu sur toute charge frontale.
Le siège de la ville elle-même fut néanmoins engagé, à partir du 14 juillet, pour donner le change et obliger Talbot à se hâter. Les grosses bombardes françaises commencèrent à pilonner les fortifications de Castillon, ouvrant des brèches que la petite garnison colmatait comme elle pouvait. Le message envoyé à Bordeaux fut immédiat et explicite : Castillon tombera dans quelques jours si vous ne venez pas. À Bordeaux, Talbot hésita. Il savait qu'il allait au-devant d'un combat dans des conditions défavorables — infériorité numérique d'environ deux contre trois, absence de sa propre artillerie, ignorance du terrain. Il savait aussi que s'il ne venait pas, la Guyenne anglaise perdrait en quelques semaines toutes ses places fortes une à une, et que Bordeaux tomberait ensuite sans combat. Son honneur de capitaine et son devoir de libérateur des Bordelais se rejoignirent pour le pousser en avant. Le 16 juillet au soir, il fit mouvement sur Libourne avec environ mille cinq cents combattants d'avant-garde — principalement ses propres hommes d'armes anglais et quelques contingents gascons. Le gros de son armée, quelques milliers d'hommes sous le commandement de son fils, Lord de Lisle, suivait un jour plus loin.
Il marcha toute la nuit. Au matin du 17 juillet, il se trouvait aux portes de Castillon.
La bataille
L'aube du 17 juillet 1453 trouva Talbot en selle, à la tête de son avant-garde, aux abords immédiats de Castillon. Première surprise : le couvent des Carmes, situé juste à l'ouest de la ville, était occupé par un détachement de francs-archers français. Talbot, qui avait l'attaque dans le sang, chargea immédiatement. Les archers, surpris, furent bousculés, certains tués, d'autres refoulés vers le camp français qu'ils tentèrent de rejoindre en désordre. Jacques de Chabannes leur porta secours avec une compagnie sortie en hâte, mais le mal était fait : le couvent était perdu, et Talbot entrait triomphant dans Castillon, que sa garnison libéra en ouvrant les portes. Ce premier succès, facile, fut célébré à sa façon : Talbot fit distribuer du vin à ses hommes pour les remercier du combat.
C'est ici que se produisit l'erreur. Quelques Castillonnais, affolés par la canonnade française des jours précédents, vinrent rapporter à Talbot une nouvelle qui paraissait providentielle : les Français levaient le camp. On voyait, depuis les murs de la ville, de la poussière qui s'élevait au-dessus du camp retranché, des mouvements de troupes, des chariots qui bougeaient. Le bruit courait que l'armée de Charles VII, effrayée par l'arrivée de Talbot, battait en retraite.
C'était faux. La poussière observée provenait simplement du mouvement des palefreniers et des valets d'armes qui s'éloignaient du camp pour faire boire les chevaux et reposer les non-combattants à l'arrière — pratique ordinaire d'une armée en attente de bataille, pour ne pas encombrer l'espace des combattants pendant le combat. Mais Talbot, sans doute trop pressé, peut-être mal informé, accepta la version des Castillonnais. Il décida d'attaquer immédiatement, sans attendre son fils et le gros de son armée encore en marche. Ses officiers — et notamment le seigneur de Monferrand, qui commandait les troupes gasconnes — lui conseillèrent la prudence. Il passa outre. Le vieux lion, à soixante-dix ans, ne croyait plus à la prudence.
Vers midi, l'avant-garde anglo-gasconne, environ mille cinq cents hommes, sortit de Castillon par l'est et se déploya dans la plaine. Talbot chevauchait en tête, monté sur un palefroi blanc, vêtu de sa robe de comte et de son chaperon — fidèle à son serment, il ne portait ni armure offensive ni armes. Il tenait seulement un bâton de commandement. Ses hommes, eux, étaient équipés pour le combat. Ils s'avancèrent en bon ordre vers le camp français.
Quand ils découvrirent ce qui les attendait, il était trop tard. Le camp n'était pas levé. Il était en armes. Derrière les parapets de terre et les palissades, deux cents bouches à feu pointaient vers la plaine. Les maîtres canonniers, mèche allumée à la main, attendaient le signal. Les archers et arbalétriers français étaient en position sur les remparts, en deux rangs, tir bandant et tir préparant. Les hommes d'armes français, à pied, tenaient les barrières des portes du camp. Tout avait été préparé pour accueillir cette charge.
Talbot, voyant l'erreur, n'hésita pas. Il aurait pu se replier. Il aurait pu attendre son fils. Il aurait pu contourner le camp. Il choisit d'attaquer frontalement, convaincu peut-être que l'élan de la charge romprait la ligne française comme à Patay en 1429 — où, jeune encore, il avait vu les Bretons de La Hire briser en quelques minutes des dispositifs qui semblaient inébranlables. Les vieux capitaines se trompent en se souvenant des batailles qu'ils ont gagnées quand ils étaient jeunes. Talbot donna l'ordre d'assaut.
Les Anglais chargèrent. Ils franchirent au pas de course la distance qui les séparait des fossés du camp français. Quand ils arrivèrent à portée — environ cent cinquante mètres, distance à laquelle une couleuvrine peut donner le maximum d'effet — les frères Bureau donnèrent l'ordre de tirer. Les deux cents pièces firent feu ensemble, ou presque, dans ce que les chroniqueurs appelèrent un tonnerre dont on entendit le grondement jusqu'à plusieurs lieues. Les boulets, les volées de mitraille, les trombes de plomb et de fer, fauchèrent les premiers rangs comme une faux la moisson. Les hommes tombaient par dizaines, éventrés, décapités, écrasés. Ceux qui avançaient encore trébuchaient sur les corps de ceux qui étaient tombés devant eux.
Ce fut la première décharge. Il y en aurait beaucoup d'autres. Les canonniers français, protégés par leurs parapets, rechargeaient méthodiquement. Les archers français, derrière eux, tiraient entre chaque bordée. La charge anglaise s'enlisait dans la fumée, dans le sang, dans les cadavres de ses propres hommes. Certains parvenaient cependant jusqu'aux palissades, où ils engageaient le corps à corps contre les hommes d'armes français. On y mourait à la hache, à l'épée, au marteau d'armes. Mais pour chaque Anglais qui atteignait les palissades, dix avaient été fauchés dans la plaine.
Talbot resta en selle sous le feu pendant près de deux heures. Il parcourait ses lignes, galvanisait ses hommes, essayait de relancer la charge. Il était, dit-on, la dernière silhouette en mouvement dans une plaine de corps effondrés. Vers le milieu de l'après-midi, un tir de couleuvrine atteignit son cheval, qui s'écroula en entraînant son cavalier dans sa chute. Talbot, les jambes prises sous la masse de l'animal, tenta de se dégager. C'est là qu'un archer français — certains chroniqueurs disent un maçon gascon retourné — l'acheva d'un coup de hache au visage. On ne reconnut le vieux comte que plus tard, par les dents qui lui manquaient — car il avait, dans ses années de jeunesse, perdu ses canines dans un combat. Il avait soixante-dix ans. Il n'avait jamais été vaincu en bataille rangée avant ce jour-là.
La nouvelle de sa mort courut dans les rangs anglais comme une traînée de poudre. Au même moment, la cavalerie bretonne de Pierre II, alertée par le bruit de la canonnade depuis ses positions au nord, déboucha au galop sur le flanc anglais. C'en fut trop. Ce qui restait de l'avant-garde de Talbot se débanda. Les Français ouvrirent les portes de leur camp et sortirent à leur tour pour achever la déroute. Les fuyards se précipitèrent vers la Dordogne pour la repasser. Certains atteignirent des gués ; d'autres tentèrent de traverser à la nage sous le poids de leurs armures ; d'autres encore s'amassèrent sur le pont de bateaux jeté la veille, qui céda sous leur nombre. On compta après coup plus de quatre mille morts anglo-gascons, dont la plupart avaient péri non dans le combat mais dans la fuite, noyés, écrasés, achevés. Parmi eux, Lord de Lisle, le fils de Talbot, qui n'avait même pas eu le temps d'atteindre le champ de bataille avec ses renforts et qui fut cueilli dans la retraite.
Le soir du 17 juillet, quand le soleil se coucha sur la Dordogne, la guerre de Cent Ans était finie. Elle ne le savait pas encore. Mais les Gascons, eux, le surent dès cet instant.
Bordeaux rendue
La défaite de Castillon provoqua, en Guyenne, un effondrement en cascade. La ville de Castillon elle-même, privée d'espoir de secours, capitula le 19 juillet, deux jours après la bataille. Saint-Émilion et Libourne suivirent. À la fin du mois de juillet, l'armée française avait atteint les portes de Bordeaux.
La ville tint encore près de trois mois. Non qu'elle espérât véritablement un renfort anglais — Henri VI était tombé dans l'une de ses crises de folie, et la guerre civile qui allait devenir la guerre des Deux-Roses commençait à déchirer l'Angleterre. Mais les Bordelais savaient qu'une reddition rapide les livrerait sans défense aux conditions du vainqueur. Ils firent traîner les négociations. Ils envoyèrent des ambassades. Ils tentèrent de négocier un maintien des privilèges. Charles VII, cette fois, ne céda rien ou presque. Il avait compris, à ses dépens, qu'une Guyenne pardonnée retourne à l'Angleterre. Il ne ferait pas deux fois la même erreur.
Le 19 octobre 1453, Bordeaux capitula. Les conditions, sévères, comportaient une lourde amende de cent mille écus à verser au roi, la suppression de plusieurs privilèges municipaux, la construction de deux forteresses royales — le Château Trompette et le fort du Hâ — destinées à tenir la ville sous surveillance permanente (ces deux forts existeraient jusqu'à la Révolution). Vingt seigneurs gascons, jugés responsables de la rébellion, furent bannis à vie. Parmi eux figuraient les plus grandes familles de la région — Lesparre, Duras, Lalande, Montferrand — qui gagnèrent l'Angleterre et y perdraient en deux générations leurs dernières attaches continentales. Pierre de Montferrand, qui tenta de continuer la résistance dans le Médoc, fut capturé en 1454, conduit à Poitiers, décapité. Son corps fut écartelé et ses membres exposés aux portes de la ville.
Beaucoup de petits seigneurs gascons, de marchands, de bourgeois, qui n'étaient pas formellement inclus dans l'arrêt de bannissement, s'exilèrent néanmoins. Certains gagnèrent Bristol, où ils reconstituèrent une petite communauté bordelaise en exil. D'autres passèrent en Espagne. D'autres encore, plus pragmatiques, restèrent et s'adaptèrent. Mais l'édifice d'une Gascogne anglaise de trois siècles s'était effondré en quelques semaines, et rien n'en serait jamais reconstruit.
Le commerce du vin vers l'Angleterre, pilier économique de la région, s'effondra aussi. Non immédiatement — les flux commerciaux ont leur inertie propre — mais sur une génération. Les douanes françaises, plus lourdes que les anglaises, renchérissaient le claret sur les quais de Londres. Les marchands anglais se détournèrent. Il fallut attendre le XVIIIe siècle et les traités de commerce franco-anglais pour que Bordeaux retrouve, partiellement, son rôle atlantique. Entretemps, deux siècles avaient passé. La ville s'était reconvertie, douloureusement, dans le commerce colonial et les échanges avec l'intérieur du royaume. Elle était devenue française, oui. Mais elle avait perdu, par-delà son indépendance, quelque chose d'irrécupérable : son horizon.
Épilogue : deux naissances et une mort
Castillon fut une fin et un commencement. Deux commencements, même.
Ce qui naissait d'abord, c'était la guerre moderne. L'artillerie des frères Bureau, qui avait fait ses preuves ce jour-là dans la plaine de la Dordogne, devint le modèle que toutes les monarchies européennes s'efforcèrent d'imiter. Charles le Téméraire en Bourgogne, Maximilien Ier en Empire, les Rois Catholiques en Castille, tous voulurent leurs frères Bureau, leurs fonderies, leurs trains d'artillerie. L'ère des châteaux forts médiévaux, dont les murailles ne résistaient plus aux bombardes, était close. L'ère des places fortes à la Vauban, bastionnées, taillées pour encaisser le canon, s'ouvrait lentement. Entre les deux, un long siècle et demi d'architecture militaire hésitante.
Ce qui naissait ensuite, c'était la France telle que nous la connaissons. Un royaume uni dans ses frontières modernes, à quelques détails près — Calais serait anglaise encore un siècle, la Bourgogne et la Provence rejoindraient la couronne à la génération suivante, la Bretagne en 1532. Mais l'ossature territoriale était là, dessinée par Castillon autant que par Formigny. Charles VII, roi de Bourges devenu roi de France, mourut huit ans plus tard, en 1461. Son fils Louis XI achèverait le travail.
Ce qui mourait, en revanche, c'était la Gascogne autonome. Pas la Gascogne tout court — elle durerait encore, sa langue, ses coutumes, son tempérament, ses mousquetaires, ses poètes occitans, tout cela continuerait. Mais la Gascogne comme entité politique distincte, regardant vers l'Atlantique plutôt que vers Paris, Gascogne des ducs d'Aquitaine et des rois d'Angleterre, celle-là mourut à Castillon. Elle avait duré trois siècles. Elle avait construit Bordeaux, fait prospérer le vin, bâti des bastides, armé des compagnies, écrit des chartes. Le 17 juillet 1453, dans le fracas du tonnerre de feu, elle cessa d'exister.
Il resta, sur la plaine, le corps d'un vieil homme en robe de comte, reconnu par les dents qu'il n'avait plus. Il resta, dans la mémoire des Gascons, quelque chose comme un souvenir d'indépendance qu'on n'ose plus nommer. Il resta, en Angleterre, un mot — claret — pour désigner le vin qu'on aimait. Et il resta deux monuments, élevés beaucoup plus tard, sur les lieux mêmes du combat : l'un pour Talbot, l'autre pour les frères Bureau. Deux mémoires qui ne se parlent pas, comme les deux peuples qui s'étaient rencontrés là ce jour-là ne se parlaient déjà plus.
Quand on vient aujourd'hui à Castillon-la-Bataille, quand on descend vers la Dordogne qui coule toujours, large et lente, on peut encore deviner, avec un peu de patience, la ligne de crête où fut installé le camp français. On peut imaginer la plaine où Talbot chargea. On peut entendre, si l'on sait écouter le vent, le tonnerre qui fit, un jour d'été, passer le monde d'un côté à l'autre de lui-même.
D'après les chroniques de Jean Chartier, Mathieu d'Escouchy et les Vigiles de Charles VII de Martial d'Auvergne

