Chroniques gasconnes · Cinéma & télévision

La Gascogne à l’écran du panache des mousquetaires aux arènes d’Intervilles

Il est des provinces que l’on filme comme des décors. La Gascogne, elle, traverse l’écran comme un tempérament : un mélange de panache, de ruse, de parole haute, de fidélité ombrageuse, de tragédie intime et de joie populaire.

La Gascogne n’a pas seulement donné au cinéma des champs, des châteaux, des routes, des villages ou des arènes. Elle lui a donné des figures : le cadet pauvre qui monte à Paris, le bretteur magnifique, le gentilhomme ruiné, le paysan dont chacun croit reconnaître le visage, l’homme qui revient sous un nom peut-être volé.

À l’écran, la Gascogne est rarement une géographie neutre. Elle devient une manière d’être. On y parle fort, on y ment parfois avec grâce, on s’y bat pour une femme, pour un nom, pour un champ, pour une idée de l’honneur. On y tombe, on y fanfaronne, on y triomphe, on y recommence.

Cet article n’est donc pas un inventaire de tournages. C’est un parcours dans une Gascogne réelle, littéraire ou rêvée : celle de Martin Guerre, de Cyrano, de d’Artagnan, du Capitaine Fracasse, des maisons de famille, des comédies rurales — et, pour finir, du passage du grand au petit écran, quand la vieille faconde des clochers entra dans les foyers avec Intervilles.

La Gascogne du doute

Le Retour de Martin Guerre

Daniel Vigne, 1982 · avec Gérard Depardieu et Nathalie Baye

Fiche technique

Réalisation
Daniel Vigne
Année
1982
Pays
France
Scénario
Jean-Claude Carrière, Daniel Vigne, avec la collaboration de Natalie Zemon Davis
Interprétation
Gérard Depardieu, Nathalie Baye, Maurice Barrier, Bernard-Pierre Donnadieu
Genre
Drame historique, affaire judiciaire
Durée
Environ 2 h 02

Il faut commencer par le film le plus grave. Le Retour de Martin Guerre ne célèbre ni les capes, ni les bottes, ni les mots lancés au vent. Il regarde un village, une femme, un nom, une absence, puis un retour. Et ce retour, d’abord miraculeux, devient peu à peu inquiétant.

Dans ce vieux Sud-Ouest rural, l’identité n’est pas seulement affaire de visage. Elle est faite de mémoire, de voisinage, de filiation, de gestes reconnus, de souvenirs partagés. Revenir chez soi, c’est se soumettre au regard de ceux qui prétendent vous connaître. Or ce regard peut aimer, douter, se tromper, consentir au mensonge ou réclamer justice.

La Gascogne y devient une terre d’interrogatoire : non pas un paysage pittoresque, mais un monde où le nom engage la terre, le mariage, l’honneur et la vie entière.

Le film de Daniel Vigne possède cette beauté sèche des grandes histoires judiciaires : il ne donne jamais tout à fait raison à personne. Il laisse planer une brume morale entre la vérité, le désir et l’intérêt. C’est une Gascogne tragique, villageoise, presque biblique, où le destin tient parfois à la manière dont un homme prononce son propre nom.

Bande-annonce — restauration 4K.

La Gascogne du panache

Cyrano de Bergerac

Jean-Paul Rappeneau, 1990 · avec Gérard Depardieu

Fiche technique

Réalisation
Jean-Paul Rappeneau
Année
1990
Pays
France
D’après
La pièce d’Edmond Rostand
Adaptation
Jean-Claude Carrière et Jean-Paul Rappeneau
Interprétation
Gérard Depardieu, Anne Brochet, Vincent Perez, Jacques Weber, Roland Bertin
Musique
Jean-Claude Petit
Genre
Drame romantique, film historique, cape et épée
Durée
Environ 2 h 17

Avec Cyrano de Bergerac, on quitte la vérité historique stricte pour entrer dans une vérité plus puissante encore : celle du mythe. Le véritable Savinien de Cyrano n’est pas gascon comme d’Artagnan peut l’être. Mais le Cyrano d’Edmond Rostand, celui que le théâtre puis le cinéma ont offert à la France, appartient pleinement à cette Gascogne de l’esprit : celle des cadets, de l’insolence, de la blessure cachée sous l’éclat.

Le film de Jean-Paul Rappeneau est un miracle d’équilibre. Il a la vitesse du duel, la somptuosité du grand spectacle, mais aussi la solitude d’un homme qui transforme sa disgrâce en musique. Cyrano parle pour ne pas pleurer, combat pour ne pas avouer, se donne en spectacle pour ne pas être vu.

Avec Cyrano, la Gascogne cesse d’être une province. Elle devient une voix : bravache, noble, excessive, blessée. Un art de tomber debout.

Il y a, sous le panache, quelque chose de tragique. Cyrano amuse, éblouit, terrasse, improvise, mais il demeure séparé du bonheur par ce qu’il croit être sa monstruosité. La Gascogne qu’il incarne n’est donc pas seulement celle du rire et de l’épée ; c’est aussi celle de l’orgueil qui se change en sacrifice.

Bande-annonce du film de Jean-Paul Rappeneau.

D’Artagnan ou le Gascon entré dans la légende

Avec d’Artagnan, la Gascogne donne à l’écran son héros le plus voyageur : un jeune homme pauvre, ombrageux, impatient, qui quitte son pays pour entrer dans le grand théâtre du royaume.

La grande version romanesque

Les Trois Mousquetaires / On l’appelait Milady

Richard Lester, 1973-1974 · avec Michael York, Oliver Reed, Faye Dunaway, Christopher Lee

Fiche technique

Réalisation
Richard Lester
Années
1973 et 1974
Titres originaux
The Three Musketeers et The Four Musketeers
D’après
Le roman d’Alexandre Dumas
Scénario
George MacDonald Fraser
Interprétation
Michael York, Oliver Reed, Richard Chamberlain, Frank Finlay, Faye Dunaway, Christopher Lee, Charlton Heston, Raquel Welch
Musique
Michel Legrand
Genre
Aventure, cape et épée, comédie romanesque
Durée
Environ 1 h 45 pour le premier film ; environ 1 h 48 pour le second

Pour retrouver le souffle de Dumas, il faut préférer le diptyque de Richard Lester aux adaptations qui, trop souvent, croient moderniser le roman en l’assombrissant. Chez Lester, le récit respire. Il court, il rit, il ferraille, il trébuche, il repart, puis soudain découvre la cruauté.

Michael York compose un d’Artagnan jeune, ardent, presque gauche encore, mais déjà magnifique d’insolence. Il n’est pas une statue héroïque : il est un garçon de Gascogne jeté dans Paris avec son cheval, ses illusions, son orgueil et sa faim. C’est exactement ainsi qu’il faut le comprendre.

Cette version possède le vrai mouvement du feuilleton : les ferrets, Buckingham, Richelieu, Milady, la camaraderie, puis l’ombre qui tombe sur l’aventure.

Dumas n’écrit pas seulement des duels. Il écrit l’élan. Et cet élan, chez Lester, retrouve quelque chose de sa jeunesse première : une ivresse de courir le monde, d’aimer, de risquer sa peau, de se choisir des frères et de comprendre trop tard que l’aventure a toujours un prix.

Bande-annonce de la version Richard Lester.

Affiche des Trois Mousquetaires de Bernard Borderie
Le cape et d’épée français

Les Trois Mousquetaires

Bernard Borderie, 1961 · avec Gérard Barray, Mylène Demongeot, Georges Descrières

Fiche technique

Réalisation
Bernard Borderie
Année
1961
Pays
France / Italie
Parties
Les Ferrets de la reine et La Vengeance de Milady
D’après
Le roman d’Alexandre Dumas
Interprétation
Gérard Barray, Mylène Demongeot, Georges Descrières, Bernard Woringer, Jacques Toja, Guy Delorme
Musique
Paul Misraki
Genre
Cape et épée, aventure historique
Durée
Environ 1 h 42 pour Les Ferrets de la reine ; environ 1 h 34 pour La Vengeance de Milady

Il serait injuste de ne pas réserver une place aux Trois Mousquetaires de Bernard Borderie. Non parce qu’ils dépasseraient la version de Richard Lester en ampleur ou en ambiguïté, mais parce qu’ils appartiennent à une tradition française aujourd’hui presque disparue : celle du grand film de cape et d’épée populaire.

Les années 1960 savaient encore faire claquer les bottes sur les pavés, briller les épées dans les escaliers, surgir les cavaliers au détour d’un chemin. Avec Gérard Barray, Mylène Demongeot et les décors d’un cinéma français sûr de ses codes, Borderie offre une adaptation directe, colorée, narrative, fidèle au plaisir du feuilleton.

Ce n’est pas la version la plus profonde ; c’est peut-être la plus immédiatement française : celle des dimanches après-midi, des duels réglés, des pourpoints, des châteaux et des génériques à la Jean Marais.

Dans un article sur la Gascogne à l’écran, ce film mérite donc moins une comparaison sévère qu’un salut. Il rappelle l’époque où d’Artagnan était encore un héros familier du cinéma populaire français, avant que le patrimoine d’aventure ne devienne une matière plus rare.

Extrait disponible en ligne — évocation du cape et d’épée français des années 1960.

Affiche du Capitaine Fracasse, 1961
La Gascogne romanesque

Le Capitaine Fracasse

Pierre Gaspard-Huit, 1961 · avec Jean Marais, Geneviève Grad, Gérard Barray, Louis de Funès

Fiche technique

Réalisation
Pierre Gaspard-Huit
Année
1961
Pays
France / Italie
D’après
Le roman de Théophile Gautier
Interprétation
Jean Marais, Geneviève Grad, Gérard Barray, Riccardo Garrone, Louis de Funès
Musique
Georges Van Parys
Genre
Cape et épée, aventure romanesque
Durée
Environ 1 h 48

Avec Le Capitaine Fracasse, nous sommes dans une autre Gascogne : non plus celle de l’histoire judiciaire, ni seulement celle du panache militaire, mais celle du roman, du vieux château, de la noblesse pauvre et des routes d’aventure.

Le baron de Sigognac vit dans un manoir délabré, comme un survivant d’un monde qui s’efface. Lorsqu’une troupe de comédiens vient à passer, c’est toute la vie qui entre avec elle : le théâtre, la route, l’amour, le danger, le masque.

Le film rappelle une veine essentielle de l’imaginaire gascon : celle du gentilhomme pauvre, fier, ruiné, mais encore capable de tirer l’épée avec grâce.

Jean Marais donne au film cette noblesse solaire qui faisait le charme du cinéma d’aventure français. Tout y semble appartenir à un âge où le costume n’était pas encore une reconstitution froide, mais une promesse de romanesque. La Gascogne y est un seuil : on la quitte, mais on emporte sa fierté dans le pli de la cape.

La Gascogne des maisons de famille

Milou en mai

Louis Malle, 1990 · avec Michel Piccoli, Miou-Miou, Michel Duchaussoy

Fiche technique

Réalisation
Louis Malle
Année
1990
Pays
France / Italie
Scénario
Louis Malle et Jean-Claude Carrière
Interprétation
Michel Piccoli, Miou-Miou, Michel Duchaussoy, Dominique Blanc, Paulette Dubost, Harriet Walter
Musique
Stéphane Grappelli
Genre
Comédie dramatique, chronique familiale
Durée
Environ 1 h 47

Changement complet de registre. Avec Milou en mai, la Gascogne n’est plus celle des mousquetaires, mais celle des grandes maisons familiales, des héritages, des repas, des conversations qui s’enveniment, des cousins qui reviennent et des secrets qui circulent d’une pièce à l’autre.

Mai 68 gronde au loin. Mais dans cette demeure du Gers, l’événement national devient presque un bruit de fond, une rumeur portée par les routes et les transistors. Louis Malle regarde une famille comme on observe une vieille société au moment où elle commence à se fissurer.

Ici, la Gascogne n’est pas héroïque ; elle est domestique, charnelle, ironique. Elle sent la maison fermée, le repas prolongé, la propriété, les souvenirs et la fin d’un monde.

C’est un film précieux pour notre sujet, car il sort la Gascogne du seul folklore historique. Il montre qu’elle peut aussi devenir un espace moderne : un lieu d’héritage, de comédie sociale, de désordre familial et de mélancolie.

Bande-annonce de Milou en mai.

Affiche du film Le Bonheur est dans le pré
La Gascogne refuge

Le Bonheur est dans le pré

Étienne Chatiliez, 1995 · avec Michel Serrault, Eddy Mitchell, Sabine Azéma, Carmen Maura

Fiche technique

Réalisation
Étienne Chatiliez
Année
1995
Pays
France
Scénario
Florence Quentin
Interprétation
Michel Serrault, Eddy Mitchell, Sabine Azéma, Carmen Maura, François Morel
Musique
Pascal Andreacchio
Genre
Comédie, satire sociale, comédie rurale
Durée
Environ 1 h 46

Film plus populaire, plus grossier aussi dans certains de ses effets, Le Bonheur est dans le pré mérite pourtant sa place, mais une place à part. Il a fixé dans l’imaginaire contemporain une certaine image du Gers : la campagne comme échappatoire, la table comme promesse, le Sud-Ouest comme seconde vie possible.

On peut sourire, ou grimacer, devant cette Gascogne de comédie, avec ses raccourcis, ses facilités et son goût parfois appuyé pour la gaudriole. Mais le film touche malgré tout quelque chose de juste : le désir moderne de recommencer ailleurs, loin de l’usure administrative, industrielle, conjugale et familiale.

Après la Gascogne de l’honneur et celle de l’identité, voici la Gascogne du refuge : celle où l’on rêve de disparaître pour renaître, quitte à transformer la province en fantasme comique.

Ce n’est pas le film le plus noble de cette sélection. Il est même, par endroits, le plus trivial. Mais cette trivialité a son importance : elle marque le moment où la Gascogne cesse d’être seulement une terre de roman ou de tragédie pour devenir un décor de désir populaire, de bonne chère, de fuite et de recommencement.

Bande-annonce de Le Bonheur est dans le pré.

Du grand au petit écran : Intervilles

Guy Lux, Léon Zitrone et l’âge d’or d’une télévision familiale

Fiche télévisuelle

Création
Guy Lux et Claude Savarit
Première diffusion
1962
Présentation
Guy Lux et Léon Zitrone
Principe
Affrontement ludique entre deux villes autour d’épreuves populaires, souvent en arène, avec jeux, vachettes et supporters locaux
Esprit
Télévision familiale, rivalités de clochers, faconde populaire, mauvaise foi joyeuse et fête collective
Genre
Jeu télévisé populaire, divertissement familial

Il fallait bien, pour finir, quitter les salles obscures et passer au petit écran. Car la Gascogne n’a pas seulement vécu dans les films de cape et d’épée, les drames villageois ou les comédies rurales. Elle a aussi trouvé une expression populaire dans cette télévision familiale et bon enfant qui, pendant des années, réunit les foyers autour d’une même clameur.

Il ne s’agit pas ici des reprises tardives, des remakes ou des formes ultérieures de l’émission, mais de l’Intervilles originel : celui de Guy Lux et de Léon Zitrone, celui des clochers, des arènes, des vachettes, des maires en écharpe, des supporters de village, des fanfares, des cris, des glissades, des contestations et des triomphes discutés.

C’était une émission de clochers : on y retrouvait la faconde, la joie, la mauvaise foi, le goût de la dispute sans haine, la fierté communale et cette manière très française de transformer un jeu absurde en affaire d’honneur.

L’esprit gascon y avait naturellement sa place. Non pas parce qu’il faudrait annexer toute l’émission à la Gascogne, mais parce que son imaginaire — l’arène, la fête, la rivalité joyeuse, la vachette, la parole qui déborde, la mauvaise foi proclamée comme un art — parle une langue que le Sud-Ouest comprend instinctivement.

Dans Intervilles, le village ne comparaît plus devant un juge, comme dans Martin Guerre. Il ne déclame plus son panache, comme dans Cyrano. Il descend dans l’arène, se couvre de mousse, tombe dans l’eau, conteste l’arbitrage, rit de lui-même et se relève sous les acclamations. Le tragique s’est changé en kermesse nationale.

Archive INA — Intervilles, avec Guy Lux et Léon Zitrone : l’esprit originel d’une télévision de clochers.

Le tragique et la gaudriole

Ainsi va la Gascogne à l’écran : elle commence dans la gravité d’un nom contesté, avec Le Retour de Martin Guerre, où un village entier devient tribunal ; elle s’élève dans le panache douloureux de Cyrano, où le rire n’est jamais très loin du sacrifice ; elle bondit avec d’Artagnan dans le tumulte romanesque des duels, des intrigues et des fidélités.

Puis, peu à peu, le ton descend de la tragédie vers la comédie. Le château ruiné du Capitaine Fracasse garde encore la noblesse du songe, mais Milou en mai installe déjà la famille, l’héritage, la maison, les appétits, les règlements de comptes. Avec Le Bonheur est dans le pré, la Gascogne devient refuge, farce, fantasme rural, parfois même vulgarité assumée.

Et puis vient Intervilles. Là, tout bascule franchement. Le grand écran cède la place au petit ; le héros solitaire disparaît dans la foule ; le panache devient clameur ; l’honneur devient réclamation auprès de l’arbitre ; la tragédie du nom et du désir se dissout dans la mousse, les arènes, les rires, les cris et la mauvaise foi des supporters.

Faut-il y voir une déchéance ? Peut-être pas. Plutôt une discordance, et même une vérité. Car la Gascogne n’a jamais été seulement noble, sombre ou héroïque. Elle sait aussi rire trop fort, discuter de travers, exagérer, fanfaronner, tomber dans la gaudriole et s’en relever avec panache. Entre Martin Guerre et la vachette d’Intervilles, entre Cyrano mourant debout et les villages hurlant leur victoire au micro de Guy Lux, il y a moins contradiction qu’un même vieux fond : l’honneur, la parole, le théâtre — et cette joie indestructible d’entrer en scène.

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