Chroniques gasconnes

Joseph Peyré, mon père et le souffle du Sahara

À partir d’un vieux volume de L’Escadron blanc retrouvé à Riscle, retour sur l’écrivain béarnais Joseph Peyré, les Compagnies sahariennes et les photographies d’un père dans le Sud algérien des années 1950.

C’était à Riscle, en 1975, par une de ces chaudes journées de juillet où l’enfance cherche moins un livre qu’un passage secret.

Je tombai par hasard — toujours en quête de lecture — sur l’un de ces vieux volumes jaunis qui semblent avoir été abandonnés par le temps : L’Escadron blanc, d’un certain Joseph Peyré.

Mon âme d’enfant me soufflait pourtant que ce livre n’était pas là par hasard. Il appartenait à une mémoire familiale, paternelle plus précisément. Les hommes à képi, montés sur des chameaux, que l’on voyait sur la couverture, répondaient aux photographies encadrées par mon père : palmeraies en cuvette, étendues sableuses, silhouettes drapées de chèches, montagnes noires du Sud algérien.

Je ne comprenais pas encore que ce roman n’en était pas tout à fait un. C’était plutôt un souvenir transmis par d’autres, une mémoire de sable passée d’un frère à l’autre, d’un père à son fils, d’un livre à une maison.

Aydie, Pau, le Sud

Un poste d’observation sur deux mondes

J’avais fréquenté le lycée Louis-Barthou de Pau, établissement qui pouvait s’enorgueillir d’une histoire prestigieuse — lycée impérial sous Napoléon — et de prédécesseurs autrement plus glorieux que moi.

Joseph Peyré naît le 13 mars 1892 à Aydie, village du Vic-Bilh, aux confins des Basses-Pyrénées, des Hautes-Pyrénées et du Gers. Ses parents y sont tous deux instituteurs : la République laïque, dans ce qu’elle a de plus rigoureux et de plus discret.

Le pays de Vic-Bilh forme un balcon naturel ; on y voit, certains jours, la haute barrière pyrénéenne, on devine au-delà les plaines brûlées de la Vieille Castille. C’est, en somme, un poste d’observation sur deux mondes — celui du nord, ordonné, vert, paroissial ; celui du sud, minéral, ardent, métaphysique. Cette dualité ne quittera plus son œuvre.

Après le lycée de Pau, Peyré étudie à Paris, où il suit en khâgne, à Henri-IV, les cours du philosophe Alain ; puis à Bordeaux, où il décroche une licence de philosophie et un doctorat en droit. Bref passage par le barreau de Pau, plus bref encore par la préfecture de Limoges. Le journalisme l’attire enfin, sur les conseils de Georges et Joseph Kessel ; c’est ce dernier, soutenu par Francis Carco, qui le pousse à écrire ses propres livres, à la fin des années vingt.

Portrait dans une oasis du Sud algérien, vers 1955

Le désert avant le désert

Ces horizons exotiques ne m’étaient pas tout à fait inconnus : mon père en avait encadré quelques échantillons sur certains murs, grandes étendues sableuses, palmeraies en cuvette, silhouettes drapées de chèches.

Il avait servi dans les Compagnies sahariennes, au milieu des années cinquante, du côté du Tassili et du Hoggar. J’avais aussi vaguement entendu parler d’une campagne que le parrain de mon père avait faite dans les années vingt — sans doute la pacification du Sud marocain ou la conquête du Tafilalet, mais l’enfance ne s’attarde pas sur ces nuances.

Grande palmeraie saharienne au pied des reliefs
Oasis du Sud algérien, vers 1955 — palmeraie en cuvette, reliefs sombres et lumière minérale. Archives familiales.
Trois cycles, une obsession

L’énergie des hommes face aux éléments

L’œuvre de Peyré s’organise autour de trois grands cycles, qui sont aussi trois géographies de l’effort humain : le Sahara, l’Espagne taurine, la haute montagne.

Le cycle saharien comprend notamment L’Escadron blanc, publié en 1931 et couronné par le Prix de la Renaissance ; Le Chef à l’étoile d’argent, publié en 1934 et récompensé par le Prix de Carthage ; Croix du Sud, Sahara éternel, puis La Légende du goumier Saïd.

Le cycle espagnol et tauromachique lui vaut le Prix Goncourt en 1935 avec Sang et lumières. La haute montagne, elle, lui inspire Matterhorn, Mont Everest, Mallory et son dieu. Et puis, en contrepoint domestique, viennent les livres du retour au pays — De mon Béarn à la mer basque, Le Puits et la maison, Le Pont des sorts — où le voyageur des sables et des cimes redevient le promeneur des coteaux de Vic-Bilh.

Trois ailleurs et une terre. C’est la structure même de l’œuvre : partir loin pour mieux mesurer le poids du village natal.

La vision de l’écrivain

Voir ce que l’on n’a pas foulé

Le génie de l’écrivain tient toujours en ce qu’il nous fait toucher ce que l’on peut à peine imaginer. Flaubert reconstitue la guerre des mercenaires de Carthage, dans Salammbô, avec une précision hallucinée. Son matériau de départ ne sont que quelques extraits de Polybe, et un voyage à Tunis accompli pour, après Madame Bovary, « sentir l’atmosphère ».

Pas un grain de sable, pas un relief, pas un caractère ne semble inauthentique dans l’œuvre saharienne de Peyré. Et pourtant, son matériau d’origine fut, pour une grande part, le récit de son frère, médecin méhariste de la Compagnie saharienne du Touat.

« Je dédie ce livre à mon frère de la compagnie saharienne du Touat, qui marchait à la gauche de Mohammed ben Ali lorsque celui-ci fut frappé par la mort, et qui a voué au Sud, lui aussi, un amour aride. » Joseph Peyré, dédicace de L’Escadron blanc

L’Escadron blanc raconte une chevauchée de quinze cents kilomètres en quarante-deux jours de marche, le long de la falaise du Hank, à la poursuite d’un rezzou de Reguibats ; le lieutenant Marçay, devenu chef après la mort du capitaine, ramène au puits de Tadjenout cinquante hommes sur quatre-vingts.

La trame s’inspire d’un fait réel — la randonnée du lieutenant Jean Laurent Flye Sainte-Marie en 1926 — mais l’atmosphère, le silence accablant, la banquise nocturne et le brasier diurne sont bien ceux d’un écrivain.

« Décembre 1928. Depuis des jours, l’escadron blanc suivait la falaise sombre du Hank, qui fuit vers l’ouest et vient mourir dans la mer des sables. Le vent soufflait dans les burnous. » Joseph Peyré, L’Escadron blanc

Joseph Kessel écrira après lecture : « Aussitôt, sur les pistes sahariennes, les hommes et les choses prirent une réalité surprenante. Une imagination qui rejoignait celle des visionnaires. » Roger Frison-Roche, plus tard, lui rendra une dette d’aventure : « Cette passion du Sahara, c’est à mon grand ancien Joseph Peyré que je la dois. »

Hergé lui-même, pour les pages sahariennes du Crabe aux pinces d’or, ira y puiser silhouettes et décors : le lieutenant Delcourt est un cousin direct du lieutenant Marçay.

Les Compagnies sahariennes — un instrument singulier

Pour comprendre l’arrière-plan des photographies qui suivent, et la matière même dont Peyré nourrissait ses livres, il faut dire quelques mots de ces unités atypiques. La loi du 30 mars 1902 — sous l’impulsion du gouverneur général Charles Jonnart et du commandant Laperrine — crée les Compagnies sahariennes, alors basées à Fort-Polignac, Tindouf, El Oued, Adrar et Tamanrasset.

À ces unités à dos de méhari s’ajouteront, dans la seconde moitié du XXe siècle, des Compagnies sahariennes portées de la Légion étrangère, équipées de véhicules pour faire face à l’immensité des distances : Ouargla, Colomb-Béchar, Aïn Sefra, Laghouat et Sebha, au Fezzan libyen.

Leur mission tenait en quelques verbes : pacifier, surveiller, cartographier, ravitailler, soigner. Pacifier, surveiller les pistes caravanières, lever des cartes là où aucune n’existait, escorter les méharées d’approvisionnement vers les postes les plus avancés, soigner enfin — c’est par ce dernier titre que le frère de Peyré, médecin méhariste de la Compagnie saharienne du Touat, a connu le désert et l’a fait connaître à son frère écrivain.

La tenue elle-même, dont les photographies de mon père conservent la trace, mérite un mot : vareuse de toile blanche, sarouel noir ou blanc selon la compagnie, ceinture bleue de la Légion portée sous le ceinturon, double baudrier porte-cartouches formant un V sur la poitrine et dans le dos, képi blanc pour la troupe, à bandeau noir et fond rouge pour les cadres, sandales de cuir.

Au moment où mon père y servait, vers 1955, le système saharien français vivait ses dernières années de plénitude. Le pétrole d’Hassi Messaoud venait d’être découvert. L’indépendance algérienne, qui sonnerait le glas des Compagnies sahariennes en 1962, n’était pas encore inscrite au calendrier. Les hommes que l’on voit sur ces photographies appartiennent à ce moment suspendu : celui du dernier été d’un monde qui se croyait éternel.

Relire Peyré

Le désert et la fatigue, pour rien…

Ce qui frappe, à relire ces livres avec les photographies paternelles sous les yeux, c’est moins l’exactitude descriptive — réelle — que le ton. Peyré écrit dans une sobriété rare. Les faits seulement, qui se suffiront bien à eux-mêmes. Le décor dit déjà tout.

Une langue tendue, presque ascétique, qui rejoint dans ses meilleures pages la manière de Conrad : l’effort, la fatigue, le doute, et au bout, une victoire désenchantée. À la fin de L’Escadron blanc, un vieux Saharien laisse tomber : « Le désert et la fatigue, pour rien… » C’est tout l’inverse de la geste héroïque. Le désert triomphe toujours.

Peyré appartient à une génération qu’on a appelée — un peu vite — celle des écrivains-aventuriers. Le mot est trop pittoresque pour eux. Disons plutôt : une génération qui a vu se refermer l’âge des grands espaces, et qui en a tiré une littérature de fin de monde, lucide et tendue.

Kessel a parcouru les confins, Saint-Exupéry les a survolés, Frison-Roche les a escaladés. Cinq siècles de grandes découvertes se referment avec, de plus en plus rares, des hommes en quête d’horizons inconnus.

Peyré meurt à Cannes le 26 décembre 1968, dans l’année exacte où la jeunesse française enterre, sous les pavés du Quartier latin, le monde dont il avait été l’un des chantres. Coïncidence cruelle.

Les hommes qu’il peignait étaient devenus suspects. Les vertus qu’il honorait étaient devenues louches : l’endurance silencieuse, le refus du pathos, le sens du devoir tenu jusqu’à la mort sans qu’un mot soit dit… tout cela qui faisait l’idéal partagé des années trente apparaissait, quarante ans plus tard, comme une époque honnie.

Sa mémoire, dans le Vic-Bilh, survit comme survivent les mémoires provinciales — discrètement, par les usages : en 1992, la Peña Garlin crée le Trophée Joseph-Peyré remis au triomphateur des novilladas estivales ; le collège de Garlin, dont relève Aydie, porte également son nom.

Le vent de l’oubli a soufflé comme celui du désert.

À la mémoire de mon père,
qui a foulé ce que Peyré n’avait fait que rêver,
et qui n’a jamais cessé de rêver à ce qu’il avait foulé. — Archives familiales, Sahara, vers 1955

Notice bibliographique

Cycle saharien

  • Joseph Peyré, L’Escadron blanc, Grasset, 1931 — Prix de la Renaissance.
  • Joseph Peyré, Le Chef à l’étoile d’argent, Grasset, 1934 — Prix de Carthage.
  • Joseph Peyré, Croix du Sud, Grasset, 1939.
  • Joseph Peyré, Sahara éternel, Grasset, 1944.
  • Joseph Peyré, La Légende du goumier Saïd, Flammarion, 1950.

Cycle espagnol et tauromachique

  • Joseph Peyré, Sang et lumières, Grasset, 1935 — Prix Goncourt 1935.
  • Joseph Peyré, L’Homme de choc, Grasset, 1942.
  • Joseph Peyré, Guadalquivir, Flammarion, 1952.

Cycle de la haute montagne

  • Joseph Peyré, Matterhorn, Grasset, 1939.
  • Joseph Peyré, Mont Everest, Flammarion, 1942.
  • Joseph Peyré, Mallory et son dieu, Flammarion, 1947.

Pays basque et Béarn

  • Joseph Peyré, De mon Béarn à la mer basque, Flammarion, 1952.
  • Joseph Peyré, Le Puits et la maison, Flammarion, 1955.
  • Joseph Peyré, Le Pont des sorts, Flammarion, 1959.

Études et témoignages

  • Pierre Vrignault, Joseph Peyré, témoin d’une époque, Éditions Marrimpouey, Pau, 1976.
  • Joëlle Saucès, études et articles consacrés à Joseph Peyré dans la Revue de Pau et du Béarn.
  • Lola Thion dir., Joseph Peyré (1892-1968), un écrivain universel, travaux universitaires autour de l’œuvre de Peyré.

Sur les Compagnies sahariennes

  • Jean Martin, Les Compagnies méharistes sahariennes 1902-1962, L’Harmattan, 2010.
  • Général Pierre Denis, Étude sur le comportement du dromadaire au Sahara, L’Harmattan, 2000.
  • Roger Frison-Roche, L’Esclave de Dieu, Flammarion, 1978.
  • Jean d’Esme, Bournazel, l’Homme Rouge, Flammarion, 1952.
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