Château de Gramont

Chroniques gasconnes

Le château de Gramont

Aux confins du Gers et de la Lomagne, une demeure où le Moyen Âge et la Renaissance se sont rejoints sans se contredire.

❦     ❦     ❦

Quelques kilomètres au-delà de la limite gersoise, là où les coteaux de la Lomagne descendent vers la modeste rivière de l'Arratz, se dresse le château de Gramont. Administrativement, il appartient au Tarn-et-Garonne ; culturellement, il est gascon de part en part. Sa silhouette mêle deux siècles que l'on a coutume d'opposer — l'âpre XIIIᵉ et l'élégant XVIᵉ — et c'est dans cette rencontre que réside son intérêt singulier. Comme tant d'édifices du Sud-Ouest, Gramont n'a pas été construit d'un seul jet : il s'est composé par strates, chaque époque ajoutant sa pierre sans effacer celle qui précédait.

Une fondation née de la croisade

L'histoire de Gramont commence dans le sang d'une autre. En 1211, au cœur de la croisade contre les Albigeois, Simon IV de Montfort — chef militaire de l'expédition pontificale — étend son emprise sur les terres méridionales et redistribue les fiefs conquis à ses lieutenants. C'est ainsi que la seigneurie de Gramont échoit à la famille de Montaut, qui élève sur l'éperon rocheux un château gascon fortifié, dont subsiste encore aujourd'hui la massive tour qui porte, par fidélité ou par stratégie, le nom du croisé.

On notera que cette origine n'a rien d'anecdotique : elle inscrit Gramont dans la longue mémoire des bouleversements qui ont fait basculer le Midi occitan dans l'orbite capétienne. Les Montaut, comme tant d'autres familles du Sud-Ouest, doivent leur fortune à cette guerre menée au nom de la foi contre des hérétiques dont la mémoire s'est aujourd'hui largement perdue.

Du donjon au logis : la lente métamorphose

Au XIVᵉ siècle, le château reçoit son entrée gothique — un châtelet dont le porche, surmonté de sculptures, témoigne déjà d'un goût pour l'ornementation que les seuls impératifs militaires n'expliquent pas. Mais c'est en 1491 que s'opère la véritable inflexion : Gramont est vendu au parlement de Toulouse. En 1535, Guillaume de Voisins, sénéchal de Carcassonne, en devient propriétaire et entreprend d'agrandir le château en lui ajoutant une aile Renaissance qui transforme le lieu, désormais, en une demeure d'agrément.

L'aile Renaissance n'efface pas la forteresse : elle dialogue avec elle, et c'est de ce dialogue que naît la beauté de Gramont.

Cette aile, placée en équerre par rapport à l'ancien château, ouvre des fenêtres à meneaux sur la vallée. Un escalier voûté d'ogives, hélicoïdal et sans noyau central — prouesse technique remarquable — mène aux étages et à un petit oratoire. Le savoir-faire des bâtisseurs italiens et français de la Renaissance s'y exprime sans rupture brutale avec la matière médiévale qui l'environne.

Une succession de mains

En 1705, Gramont est vendu à Guillaume de Caulet ; en 1861, le château est acheté par M. Lafontan de Goth, qui y entreprend d'importants travaux dans l'esprit néo-gothique alors en vogue. Neuf propriétaires se succèdent jusqu'en 1961, date à laquelle Roger et Marcelle Dichamp acquièrent le domaine. Cette acquisition marque une étape décisive : les Dichamp ne se contentent pas d'habiter le lieu, ils entreprennent un travail patient de restauration, de réhabilitation, et finissent par le donner — en 1979 — au Centre des monuments nationaux, avec l'intégralité de leurs collections.

Les travaux des Dichamp : restituer sans muséifier

Dès l'achat du site, les Dichamp entreprennent de rendre au château ses volumes d'origine. Ils abattent des cloisons du XIXᵉ siècle ; ils libèrent les marches et les murs de l'escalier d'honneur, prisonniers de leur gangue de ciment ; ils dégagent les menuiseries néo-gothiques de la grande salle, nettoient les plafonds, remettent en état la charpente et la couverture. En 1963, le travail s'intensifie autour de la cheminée d'un plafond dont les armoiries peintes — restituées au niveau des travées — racontent en silence la longue succession des dynasties nobles qui se sont alliées aux seigneurs de Gramont.

Le résultat n'est pas un musée figé. C'est une demeure où le mobilier parle, où les pavements de 1560 du salon dialoguent avec un meuble de style rhénan du XVIIᵉ siècle dans la chambre Louis XIII, où la grande salle des gardes garde le souvenir d'un coffre italien du XVIᵉ siècle. Chaque pièce, comme un récit emboîté, retient la trace d'une époque sans en exclure les autres.

L'art de la tapisserie : un fil d'or qui traverse le château

Gramont possède une riche collection de tapisseries des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, principalement issues de la manufacture royale d'Aubusson — et c'est peut-être là le trésor le plus singulier du château. L'art de la tapisserie se développe à Aubusson dès le VIIIᵉ siècle, apporté, selon la tradition, par les artisans sarrasins survivants de la déroute de Poitiers. Les premières tapisseries connues dans la région apparaissent vers 1501, et l'activité ne cesse de croître jusqu'au XVIIᵉ siècle, où elle atteint son âge d'or.

En 1601, l'ordonnance royale du 11 septembre, signée d'Henri IV, interdit l'introduction de tapisseries étrangères en France pour protéger les productions artistiques du pays — Aubusson et Felletin se trouvent ainsi débarrassés de la concurrence des Flandres. L'élan sera poursuivi par Colbert, contrôleur général des finances, qui crée les Manufactures royales des Gobelins à Paris en 1664 et celles d'Aubusson en 1665.

La production aubussonnaise du XVIIᵉ siècle est marquée par la création de tentures inspirées de romans sentimentaux à la mode, d'épisodes mythologiques, de passages bibliques, de grandes figures de l'Antiquité. Mais cette floraison sera brutalement interrompue : la révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, provoque le départ de nombreux lissiers protestants vers la Suisse et l'Allemagne — l'un de ces moments où l'histoire religieuse précipite, par contrecoup, la décadence d'un art.

❦     ❦     ❦

Visiter Gramont

Le château se découvre par paliers. L'aile Renaissance, dont l'ancienne salle des gardes a été cloisonnée en deux pièces — un vestibule et une salle à manger — montre comment les siècles ont superposé leurs usages. La cuisine du XVIIᵉ, avec sa grande cheminée, son four à pain et son potager à dix foyers, garde la mémoire d'une domesticité nombreuse. La chambre Louis XIII conserve un lit à colonnes en bois tourné, un buffet, un fauteuil à crémaillère. Le bureau de M. Dichamp, installé au premier niveau de la tour Simon de Montfort, possède encore les latrines remarquables de la fortification originelle.

À l'étage, la salle haute de la tour Simon de Montfort possède une bretèche à triple assommoir. La chambre tapissée en jaune, meublée et décorée dans l'esprit du XIXᵉ, voisine avec la grande salle où les armoiries peintes dressent l'inventaire héraldique des alliances seigneuriales. Le couloir, seul vestige du XIXᵉ siècle dont les murs plâtrés et peints en vert sont estampillés de blasons blancs rehaussés de rouge, conduit à l'escalier d'honneur : une rampe sur rampe à volées droites — principe rare en France, inspiré du Val-de-Loire — dont les marches sont surmontées de voûtes d'ogives ascendantes.

Une bibliothèque ouverte sur la Gascogne

En entrant dans Gramont, on entre dans une mémoire stratifiée : celle de la croisade albigeoise, celle de la Renaissance qui sut domestiquer la forteresse sans l'humilier, celle d'un XIXᵉ siècle qui réinventa le Moyen Âge à sa manière, celle enfin d'un couple de propriétaires du XXᵉ qui choisit de transmettre plutôt que de posséder. À quelques lieues seulement de Lavardens, Gramont mérite sa place dans nos chroniques : c'est l'un de ces lieux où la Gascogne se laisse lire dans son épaisseur la plus longue.

Petit glossaire

Sénéchal
Officier royal qui était le chef d'une justice subalterne établie dans une circonscription appelée sénéchaussée.
Président à mortier
Nommé par le Roi, il préside le parlement régional. Le mortier désigne la toque de velours noire bordée d'or.
Style « Troubadour »
Mouvement artistique de la première moitié du XIXᵉ siècle tendant à réinventer une atmosphère idéalisée du Moyen Âge et de la Renaissance.
Brique foraine
Brique d'argile cuite de format large et peu épaisse, typique de la production languedocienne.
Bretèche
Logette rectangulaire en surplomb, souvent au-dessus d'une porte dont le sol est percé de trous pour le tir fichant.
Échauguette
Ouvrage en surplomb bâti à l'angle des châteaux pour surveiller.
Lissier
Artisan confectionnant les tapisseries à l'aide d'un métier à tisser.

Centre des monuments nationaux — Château de Gramont — 82120 Gramont
Sources : notice CMN, dépliant officiel de visite, Inventaire général du patrimoine culturel.

Cahier photographique

Le château de Gramont en images

Promenade en vingt-neuf vues, des jardins aux salles tapissées

❦     ❦     ❦
Château de Gramont — façade principale et porche d'entrée
Planche I

La façade principale et son porche d'entrée

Château de Gramont — façade massive vue en contre-plongée
Planche II

La masse médiévale, vue depuis l'éperon

Château de Gramont — dépendance proche du château
Planche III

Une dépendance proche du château

Château de Gramont — arbre isolé contre le mur d'enceinte
Planche IV

Un arbre solitaire au pied du château

Château de Gramont — façade sud et bassin du jardin
Planche V

La façade sud et le bassin du jardin

Château de Gramont — aile sud avec arbre en fleurs
Planche VI

L'aile sud au printemps

Château de Gramont — buis taillés en topiaire
Planche VII

L'art topiaire des jardins

Château de Gramont — haie de buis géométrique
Planche VIII

Une haie de buis sculptée à la règle

Château de Gramont — allée bordée de topiaires
Planche IX

L'allée d'honneur et ses topiaires

Château de Gramont — sophora pleureur du jardin
Planche X

Le sophora pleureur, en forme de mammouth

Château de Gramont — allée des jardins avec arbre en fleurs
Planche XI

Une allée des jardins, au moment du printemps

Château de Gramont — grande salle à cheminée monumentale
Planche XII

La grande salle et sa cheminée monumentale

Château de Gramont — chambre Louis XIII et lit à colonnes
Planche XIII

La chambre Louis XIII et son lit à colonnes

Château de Gramont — pavement de terre cuite à compartiments
Planche XIV

Le pavement compartimenté du salon — 1560

Château de Gramont — cheminée claire et fauteuils anciens
Planche XV

Coin de cheminée — l'intimité retrouvée

Château de Gramont — tapisserie d'Aubusson, scène figurative
Planche XVI

Tapisserie d'Aubusson — scène mythologique

Château de Gramont — tapisserie murale et table sombre
Planche XVII

Une seconde pièce de tenture

Château de Gramont — salle voûtée et lumière de fenêtre
Planche XVIII

Salle voûtée traversée par la lumière

Château de Gramont — salle voûtée pavée de tomettes
Planche XIX

Une salle voûtée aux tomettes anciennes

Château de Gramont — salle à manger et cheminée claire
Planche XX

L'ancienne salle des gardes — buffet et cheminée

Château de Gramont — cuisine voûtée et four à pain
Planche XXI

La cuisine voûtée et son four à pain

Château de Gramont — jarre ancienne près de la cheminée
Planche XXII

La grande jarre auprès de l'âtre

Château de Gramont — étagère de cuivres et plats anciens
Planche XXIII

Le mur des cuivres — vaisselle d'office

Château de Gramont — coin de cuisine et table en bois
Planche XXIV

L'office et sa table de service

Château de Gramont — cheminée monumentale en pierre
Planche XXV

L'âtre monumental aux pierres apparentes

Château de Gramont — pièce, cheminée et table en bois
Planche XXVI

Une salle de réception, mobilier d'époque

Château de Gramont — mécanisme de pierre dans une niche
Planche XXVII

Mécanisme ancien logé dans la pierre

Château de Gramont — hure de sanglier accrochée au mur
Planche XXVIII

La hure de sanglier — souvenir cynégétique

Château de Gramont — la tour Simon de Montfort
Planche XXIX

La tour Simon de Montfort — vestige du XIIIᵉ siècle

Retour en haut