Arnaud-Guilhem de Barbazan

Le Chevalier sans Reproche

Saulxures-lès-Bulgnéville, 2 juillet 1431, peu avant midi

Depuis plusieurs heures, René d'Anjou tergiverse. Face à lui, sur la petite côte qui domine le ruisseau du Moulin, l'armée anglo-bourguignonne d'Antoine de Vaudémont se terre derrière un rempart improvisé : chariots de bagages disposés en cercle, pieux fichés en terre, tranchées creusées à la hâte, canons et couleuvrines camouflés, archers anglais et picards embusqués aux deux ailes. Le maréchal de Bourgogne, Antoine de Toulongeon, a transformé en quelques heures un hameau vosgien en forteresse. Et chaque minute que le duc d'Anjou passe à hésiter, un pieu de plus s'enfonce, un fossé de plus s'approfondit.

René a pourtant seize mille hommes. Il est jeune — vingt-deux ans —, pressé d'en découdre, « si avide de combattre qu'il lui semblait qu'il n'y serait jamais à temps », dira le chroniqueur. Mais il a aussi, à ses côtés, la raison faite homme : Arnaud-Guilhem, sire de Barbazan. Le Bigourdan a soixante-dix ans. Il a tout vu, tout fait, tout enduré. Chambellan de feu Louis d'Orléans, sénéchal d'Agenais, vainqueur du Combat des Sept à Montendre en 1402, défenseur de Melun face aux Anglais, torturé puis neuf ans enfermé à Château-Gaillard, délivré l'année précédente par La Hire. Charles VII l'a envoyé à René comme on confie une relique : avec respect.

Le duc hésite. Alors il envoie en reconnaissance deux hommes aux tempéraments opposés : Barbazan, le vétéran, et Robert de Sarrebruck, damoiseau de Commercy, accompagné du bâtard de Thuillières — de ces jeunes seigneurs que l'odeur de la poudre enivre avant même le premier coup.

Les émissaires reviennent. Deux rapports. Deux mondes.

Sarrebruck parle le premier. Il décrit l'ennemi comme une poignée de miséreux, des soldats « à peine bons pour s'opposer à leurs pages ». Il faut charger, tout de suite, avant que la nuit ne leur permette de filer en Bourgogne. L'honneur lorrain exige la bataille.

Barbazan écoute. Puis il parle, posément, en homme qui a vu ce que valent les archers anglais retranchés derrière des pieux. La position est forte. L'ennemi manque de vivres : qu'on le laisse quitter ses retranchements, qu'on l'accroche en rase campagne pendant sa retraite. Attaquer de front ce camp hérissé de bois et de fer, sous la grêle des flèches et le feu des couleuvrines, c'est courir à la déconfiture. L'évêque de Metz approuve. Les capitaines d'expérience approuvent.

Mais les jeunes seigneurs s'agitent. On murmure. On sourit. La prudence du vieux Gascon, à leurs yeux, commence à ressembler étrangement à autre chose. Ne faut-il pas y aller, sire de Barbazan ? On n'ose pas prononcer le mot. On le suggère. L'homme qui tint Melun, l'homme qui exigea de son geôlier anglais qu'il revînt à Château-Gaillard pour le délier de sa parole avant qu'il ne sortît libre, l'homme qui refusa cinq cents moutons d'or de Jean sans Peur — celui-là sent, à soixante-dix ans, le mot couardise flotter dans l'air chaud de juillet.

Alors le vieux chevalier se redresse. Et sa réponse, que nous transmet le chroniqueur, est d'une noblesse terrible :

« Afin que vous ne disiez que j'ai couardise, la maison de Lorraine aura aujourd'hui à se louer de moi. Puisque vous voulez combattre, et afin que vous ne disiez pas que j'en sois la cause, moi et les miens serons les premiers à donner dedans. Sonnez trompettes ! »

Il savait. Il savait ce qui allait advenir. Il y allait quand même — parce qu'on avait douté de lui.

Une demi-heure plus tard, selon Monstrelet — une heure, selon le curé de Saint-Eucaire de Metz —, tout était consommé. La charge lorraine s'était brisée, comme prévu, sur ce rempart improvisé de chariots, de pieux et de poudre que les Hussites de Bohême, dans ces mêmes années, érigeaient en art militaire. Les couleuvrines avaient tonné, les flèches étaient tombées dru, et la cavalerie lorraine, empêtrée dans les fossés, avait offert sa noblesse aux archers comme une cible de parade.

L'aile gauche de Sarrebruck, ce bravache, avait fui des premières ; il prétendrait plus tard avoir promis à sa dame de quitter la mêlée. René d'Anjou, blessé au nez, à la lèvre, au bras, se rendait à un écuyer. Et près des deux petits ponts qui enjambaient le ruisseau du Moulin, à l'endroit exact qu'il avait choisi pour être le premier à donner dedans, Arnaud-Guilhem de Barbazan gisait, grièvement blessé, ramassé par ses hommes en retraite et transporté dans une maison de Bulgnéville.

Il allait y mourir.

C'est ainsi, un mois après le bûcher de Rouen, que s'éteignit dans un hameau vosgien un vieux chevalier bigourdan dont l'épitaphe tient en quatre mots : le chevalier sans reproche.

Les lieux d'une vie : Arnaud-Guilhem de Barbazan (1360-1431) Carte de France indiquant les lieux marquants de la vie d'Arnaud-Guilhem de Barbazan. Les lieux d'une vie Arnaud-Guilhem de Barbazan (v. 1360 — 1431) La Manche Océan Atlantique Mer Méditerranée Pyrénées Massif Central N E S O 1. Barbazan-Dessus Naissance · v. 1360 2. Montendre Combat des Sept · 1402 3. Agen Sénéchaussée · 1405 4. Paris Chambellan du duc d'Orléans 5. Melun Siège et capture · 1420 6. Château-Gaillard Captivité · 1420-1430 7. Bulgnéville Mort au combat · 2 juillet 1431 8. Vaucouleurs Première sépulture 9. Saint-Denis Tombeau royal · 1457 Légende Étape de la vie du chevalier Tombeau à Saint-Denis Parcours chronologique D'une marche pyrénéenne à la nécropole des rois — soixante-et-onze années de fidélité.
Les neuf lieux qui jalonnent la vie d'Arnaud-Guilhem de Barbazan, de la Bigorre natale à la basilique des rois.

I. Aux marches des Pyrénées

Il faut remonter d'un demi-siècle pour comprendre l'homme qui vient de tomber près du pont du Moulin.

Arnaud-Guilhem naît vers 1360, au château de Barbazan-Dessus, dans ce pays de Bigorre où les crêtes pyrénéennes commencent à se deviner à l'horizon. L'année même de sa naissance, le traité de Brétigny fait basculer la Bigorre sous souveraineté anglaise — un détail qui aura son poids. Le comté, disputé depuis 1284 entre plusieurs maisons, ne retrouvera pleinement la couronne de France qu'en 1607, sous Henri IV. Arnaud-Guilhem grandit donc dans une marche incertaine, à l'intersection des fidélités gasconnes, anglaises et françaises — et il choisira, dès l'adolescence, celle du roi de France.

Son père, Regnaut de Barbazan, sert déjà les ducs d'Orléans. La famille n'est pas des plus illustres, mais elle est de cette petite noblesse pyrénéenne où la guerre est un métier qu'on transmet comme un outil. Le jeune Arnaud-Guilhem reçoit l'éducation militaire du temps : cheval, lance, épée, et cette endurance qu'on ne trouve que chez ceux qui ont appris à dormir en armure avant d'apprendre à lire.

À dix-huit ans, en 1378, il part en croisade. Les sources ne précisent pas contre quels « Musulmans » — l'expression, chez les chroniqueurs du XVe siècle, recouvre aussi bien les expéditions ibériques contre le royaume de Grenade que les campagnes en Prusse orientale aux côtés des chevaliers Teutoniques, en vogue dans la jeune noblesse occidentale. Peu importe : l'essentiel est ce qu'il en ramène. Une réputation de bravoure, et l'entrée au service du duc Louis Ier d'Orléans, frère cadet du roi Charles VI.

Le duc d'Orléans règne alors sur une cour brillante et conspiratrice. Louis est intelligent, ambitieux, haï de son cousin Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Barbazan entre dans cette maison comme on entre en religion : pour la vie. Il y gagnera tout — l'honneur, la fortune, la chambellanie — et il y perdra tout aussi, le jour où son maître sera assassiné dans une ruelle de Paris par les sbires de Jean sans Peur, le 23 novembre 1407.

Entre-temps, il aura eu le temps d'accomplir un exploit qui, à lui seul, lui aurait assuré une place dans les chroniques.

II. Le Combat des Sept

Nous sommes le 19 mai 1402, au pied du château de Montendre, en Saintonge. Sept chevaliers français ont défié sept chevaliers anglo-aquitains dans un combat singulier collectif — un défi d'honneur dans la plus pure tradition chevaleresque, dans la lignée du fameux Combat des Trente de 1351. L'enjeu est symbolique, mais le symbole, en ce siècle qui agonise, pèse lourd.

À la tête des sept Français : Arnaud-Guilhem de Barbazan, quarante-deux ans, chambellan fraîchement nommé du duc d'Orléans. Face à lui, sept chevaliers de Guyenne fidèles à la couronne anglaise — dont plusieurs Gascons, ironie du temps. Le combat est acharné. Un chevalier français y laisse la vie ; un autre, Archambault de Villars, est fait prisonnier. Mais les six Anglais survivants sont finalement pris ou contraints de se rendre. La victoire est française.

Louis d'Orléans fait organiser à Paris un banquet mémorable en l'honneur des vainqueurs. Barbazan en sort auréolé d'un prestige qui ne le quittera plus. Deux ans plus tard, en janvier 1404, le duc l'envoie en Lombardie à la tête d'un contingent d'écuyers gascons — on imagine la réputation qu'ils traînaient, ces cadets pyrénéens, pour qu'on les envoie ainsi jusqu'aux plaines du Pô. En 1405, il est nommé sénéchal d'Agenais. La carrière est faite.

Puis vient le coup de poignard de la rue Vieille-du-Temple. Louis d'Orléans mort, la France bascule dans la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Barbazan, fidèle aux Orléans, passe tout naturellement au service du vieux duc Jean de Berry, chef du parti armagnac. Pendant plus de dix ans, il va combattre sur tous les fronts — les Bourguignons en Berry en 1411, les Anglais en Guyenne en 1412, la défense de Bourges assiégée la même année. Il refuse, en 1419, les cinq cents moutons d'or que Jean sans Peur lui fait offrir pour le rallier. On retiendra ce refus contre lui.

III. Melun, Château-Gaillard, et la parole tenue

1420. La France touche le fond. Charles VI est fou, la reine Isabeau a signé à Troyes le traité qui déshérite son propre fils au profit du roi d'Angleterre Henri V. Le dauphin Charles — le futur Charles VII — est réfugié à Bourges, tenu pour bâtard, méprisé, presque perdu. Barbazan est son premier chambellan et son principal conseiller militaire.

C'est dans ce moment de désastre qu'il est envoyé défendre Melun, sur la Seine, contre l'armée anglo-bourguignonne d'Henri V et de Philippe le Bon réunis. Le siège dure dix-huit semaines. Dix-huit semaines pendant lesquelles une garnison affamée tient tête à deux rois. Quand Melun tombe enfin, en novembre 1420, les assiégeants sont si exaspérés qu'ils imposent des conditions d'une dureté inouïe : otages livrés, habitants emmenés prisonniers, et Barbazan personnellement — accusé mensongèrement d'avoir trempé dans l'assassinat de Jean sans Peur à Montereau l'année précédente — soumis à la torture, puis enfermé à Château-Gaillard.

Château-Gaillard. La forteresse de Richard Cœur de Lion dominant la Seine, l'une des plus inexpugnables du royaume. Barbazan y restera neuf ans. Neuf ans dans les froids de Normandie, à soixante ans passés, tandis qu'au dehors, la France mourait, puis, soudain, ressuscitait par une bergère de Lorraine. Pendant qu'il croupit dans sa cellule, Jeanne délivre Orléans, sacre Charles VII à Reims, attaque Paris. Il ne verra rien de tout cela.

C'est un Gascon, pourtant, qui vient le chercher. En février 1430, Étienne de Vignolles, dit La Hire — cet autre condottiere du Sud-Ouest, cet autre compagnon de Jeanne — enlève Château-Gaillard par surprise. Barbazan est libre. Il sort, titube peut-être, retrouve le ciel. Et c'est alors qu'il prononce, ou plutôt qu'il accomplit, le geste qui fera de lui, plus que toute autre chose, le chevalier sans reproche.

Il refuse de quitter la place.

Il est sorti, oui, mais il avait donné sa parole de prisonnier au commandant anglais de la forteresse. Un chevalier, cela ne se dégage pas de sa parole parce qu'une porte s'ouvre. Il faut que l'ennemi l'en délie. Or le commandant anglais a fui. Barbazan exige qu'on le retrouve, qu'on le ramène à Château-Gaillard, qu'il prononce lui-même les mots qui libèrent. Ce qui fut fait. L'Anglais revint, stupéfait sans doute, peut-être ému. Il délia Barbazan. Et seulement alors, le vieux chevalier franchit la porte en homme libre.

Comme Régulus. Il est des hommes qui tiennent à la parole donnée plus qu'à la vie.

L'année suivante, Barbazan reprenait les armes aux côtés de La Hire et remportait, à La Croisette près de Châlons, une belle victoire sur les Anglo-Bourguignons. Puis Charles VII l'envoyait au secours de son beau-frère René d'Anjou, en Lorraine.

On connaît la suite.

IV. De Bulgnéville à Saint-Denis

Revenons au 2 juillet 1431, à cette maison de Bulgnéville dont la rue porte aujourd'hui son nom. Barbazan y agonise. Ses hommes, en déroute, l'ont arraché au champ de bataille et transporté là, près des deux petits ponts où il était tombé. On le soigne sans doute — on prie sûrement. Meurt-il dans cette maison, comme l'affirment certaines sources, ou sur la route de Vaucouleurs, comme le suggèrent d'autres ? Nul ne le sait avec certitude. Ce qui est sûr, c'est que sa dépouille, ramenée par les rescapés lorrains, est déposée dans la crypte de la Chapelle Castrale de Vaucouleurs — cette même Vaucouleurs d'où Jeanne, trois ans plus tôt, était partie rejoindre le dauphin.

René d'Anjou, lui, est prisonnier de Philippe le Bon. Il le restera jusqu'en 1436. De sa cellule, rongé par le remords d'avoir livré cette bataille contre l'avis de Barbazan, il prend une résolution :

« Depuis la journée de Bullignéville en laquelle fûmes prins, notre conscience nous point et remort très souvent du grand nombre de gens de divers pays et étaz qui furent mors et occis pour nous et notre service… »

Il s'engage à fonder une chapelle sur le lieu même du carnage, et à ne plus manger de chair les vendredis jusqu'à ce que ce vœu soit accompli.

Il tiendra parole. Par ordonnance du 12 janvier 1460, la chapelle est érigée à l'emplacement précis de la bataille, sur cette Côte de Barbazan qui porte toujours ce nom aujourd'hui. Les chanoines de La Mothe y viendront chaque année, le 1er et le 2 juillet, chanter les vigiles des Trépassés et trois messes hautes — l'une à Notre-Dame, l'autre du Saint-Esprit, la troisième des Trépassés — pour le repos des âmes « de ceux qui furent occis ». La chapelle tiendra deux siècles. Elle sera ruinée en 1644, lors du dernier siège de La Mothe, pendant la guerre de Trente Ans. Il n'en reste aujourd'hui que quelques débris exhumés en 1980 — une croix de chapelet, une défense de fenêtre — conservés au petit musée du Syndicat d'Initiative de Bulgnéville.

V. Aux côtés des rois

Mais c'est Charles VII qui va accomplir pour Barbazan le geste le plus extraordinaire. En 1457 — vingt-six ans après Bulgnéville —, le roi ordonne le transfert des restes du vieux chevalier depuis Vaucouleurs jusqu'à la basilique de Saint-Denis. Non pas dans un coin discret de l'abbatiale, non pas parmi les serviteurs : dans la Chapelle de la Vierge, tout près des tombeaux royaux. Avec les mêmes honneurs, les mêmes cérémonies, la même pompe que pour des obsèques de roi.

L'honneur est inouï. Saint-Denis est la nécropole des rois de France depuis Dagobert. On n'y entre pas. Y reposent les Mérovingiens, les Carolingiens, les Capétiens, les Valois — et, soudain, un petit seigneur bigourdan dont le père était un obscur chevalier des marches pyrénéennes. Charles VII fait sculpter un tombeau de bronze avec gisant, placé parmi les sépultures royales. Sur la plaque qui énumère les plus grands serviteurs de la couronne enterrés à Saint-Denis, son nom figure entre ceux de Bertrand du Guesclin, connétable de France, et de Louis de Sancerre, connétable également. Arnaud-Guilhem de Barbazan, chambellan du roi Charles VII — 1431. Pas de titre ronflant. Pas de dignité suréminente. Juste un nom, une fonction, une date. Mais gravé dans le marbre, au plus près des rois.

Pourquoi cet honneur ? Parce que Charles VII, mieux que personne, savait ce qu'il devait à ce vieil homme. Barbazan avait tenu Melun pour lui quand il n'était qu'un dauphin déshérité. Barbazan avait refusé les cinq cents moutons d'or de Jean sans Peur quand tant d'autres s'étaient vendus. Barbazan avait subi neuf ans de Château-Gaillard par fidélité à sa cause. Et Barbazan était mort en Lorraine parce que le roi le lui avait demandé. Le tombeau de Saint-Denis, c'est la dette d'un roi enfin victorieux envers celui qui avait cru en lui dans les années noires.

Un autre détail, plus discret, dit la même chose : Charles VII avait autorisé Barbazan à porter dans ses armes les trois fleurs de lys de France sans brisure — c'est-à-dire sans la barre ou la bordure qui, d'ordinaire, distingue les armes concédées des armes royales elles-mêmes. Privilège exceptionnel, quasi unique, que seule Jeanne d'Arc obtint également — mais avec deux fleurs de lys pour sa part. Barbazan, lui, en portait trois. Les mêmes que le roi.

VI. Ce que les hommes firent au bronze

Le tombeau de Saint-Denis ne survécut pas à la Révolution. En 1792, sous la Convention, on descella le bronze du gisant pour en faire des canons — besoin urgent, alors que les armées de la République se battaient aux frontières. Le métal du chevalier sans reproche repartit donc à la guerre, une dernière fois, fondu dans la gueule des pièces qui défendirent Valmy et Jemappes. On peut trouver à cela une forme d'ironie, ou une forme de justice. Barbazan n'aurait peut-être pas détesté.

L'année suivante, en 1793, quand les sans-culottes profanèrent les tombeaux royaux de Saint-Denis et jetèrent les ossements des rois dans une fosse commune à l'extérieur de l'abbatiale, ceux de Barbazan suivirent le même chemin. Mêlés à ceux des Valois, des Bourbons, des connétables, ils furent exhumés en 1817 sous la Restauration et replacés dans la crypte inférieure de la basilique, derrière des tables de marbre. C'est là qu'ils reposent encore aujourd'hui, dans une petite chapelle discrète où une plaque rappelle, parmi d'autres noms illustres — Du Guesclin, Bureau de la Rivière, Louis de Sancerre —, celui du chambellan de Charles VII.

À Bulgnéville, la mémoire est tenue par peu de chose et par beaucoup. Une rue porte son nom. Une stèle, scellée en 1988 au parapet du Pont Barbazan, marque l'endroit où il fut mortellement blessé : « Le 2 juillet 1431 à cet endroit Arnaud-Guilhem de Barbazan, sénéchal du duc de Lorraine, fut mortellement blessé lors de la bataille contre les Bourguignons. » La Côte de Barbazan domine toujours le champ où fut sa chapelle disparue. Et dans l'église de Vaudoncourt, le village voisin, un retable du XVe siècle, à deux volets, orne encore la nef au-dessus du portail. Le premier volet représente la Crucifixion ; le second, la Nativité du Christ. Chaque ogive est sommée d'une fleur de lys en clef de voûte — détail unique dans la statuaire de l'époque. La tradition locale affirme que ce retable proviendrait de la chapelle Barbazan.

Deux fleurs de lys pour Jeanne, trois pour Barbazan. L'une brûlée à Rouen en mai 1431, l'autre foudroyé à Bulgnéville en juillet. Deux fidélités au roi qui s'éteignent à deux mois d'intervalle, dans les mêmes marches de l'Est, sous les coups des mêmes ennemis. L'une entrée dans la gloire populaire et dans la sainteté ; l'autre oublié de tous sauf des Bigourdans, des Lorrains et des patients érudits.

Il est des hommes que l'histoire retient et d'autres qu'elle oublie. Arnaud-Guilhem de Barbazan, le Chevalier sans reproche, fut oublié — sans doute éclipsé dans la mémoire collective par un autre chevalier, tout aussi brave, vaillant et symbolique des valeurs de la chevalerie française, surnommé le Chevalier sans peur et sans reproche : Pierre Terrail, le chevalier Bayard. Mais si l'on sait, depuis Ronsard, que la durée de la beauté des femmes se jauge à celle des roses, nous avons appris depuis qu'il en est de même de la mémoire des hommes.

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