Étienne de Vignolles dit La Hire
La Colère de Dieu
I. La prière
Avant chaque bataille, La Hire prie. Pas à genoux, pas les yeux baissés — debout, les armes à la main, dans ce gascon rugueux qui est sa langue depuis l'enfance. La prière qu'on lui prête, rapportée par la Chronique de la Pucelle, est restée célèbre précisément parce qu'elle ne ressemble à aucune autre :
Moun Diou ! quet preguy de ha gouey par la Hire ço que desirais que La Hire hadousse per tu si ère Diou et questousses La Hire.
Mon Dieu, je te prie de faire aujourd'hui pour La Hire ce que tu voudrais que La Hire fît pour toi, s'il était Dieu et que tu fusses La Hire.
Il n'y a pas de supplique dans cette prière. Pas d'humilité, pas de prosternation. C'est un contrat proposé à Dieu — d'égal à égal, ou presque. Un Gascon qui négocie avec le ciel comme il négocierait un ravitaillement ou un passage de rivière. La foi de La Hire n'est pas mystique — elle est comptable. Il a fait sa part, que Dieu fasse la sienne.
Les Anglais, qui l'avaient surnommé La Hire-Dieu — la Colère de Dieu — avaient peut-être mieux compris que quiconque ce que signifiait combattre cet homme.
II. Préchacq — un cadet des Landes
Étienne de Vignolles naît vers 1380 à Préchacq, dans les Landes, de petite noblesse gasconne. Il est cadet — ce mot qui, dans la Gascogne du XVe siècle, dit tout d'un destin. Pas de terre, pas d'héritage, pas de perspective autre que l'épée ou la soutane. La soutane, manifestement, n'est pas dans son tempérament.
La famille de Vignolles est si modeste que les archives n'en conservent presque rien. On ne connaît même pas le prénom de son père. Le jeune Étienne grandit dans l'ambiance des Landes encore sous tutelle anglaise — la Gascogne est alors terre d'occupation depuis le traité de Paris de 1259, et les sires d'Albret, vicomtes de Tartas, sont les seigneurs dont dépend sa famille. C'est sous leurs couleurs qu'il fait ses premières armes — dans ces courses et brigandages, luttes et renversements d'alliances qui sont la vie ordinaire d'un pays en guerre depuis trop longtemps.
Le monde dans lequel La Hire entre en guerre est celui de la fin de la guerre de Cent Ans. Un monde épuisé, saigné, où la France n'existe plus vraiment — Paris est anglais, le Dauphin Charles erre de ville en ville sans capitale ni légitimité assurée, et les grandes familles gasconnes hésitent entre deux allégeances. Les Armagnacs contre les Bourguignons. Les Bourguignons avec les Anglais. Et au milieu, des hommes comme La Hire — trop pauvres pour être achetés, trop fiers pour plier.
III. La route vers le nord — un Gascon dans la guerre civile
En 1406, La Hire suit le duc Louis d'Orléans venu en Guyenne combattre les Anglais. C'est le début d'une longue errance guerrière qui va le mener de la Gascogne jusqu'en Picardie, en Lorraine, en Île-de-France — un Gascon qui remonte vers le nord comme remontent tous les soldats sans fortune, en suivant la guerre là où elle se trouve.
Il sert le comte d'Armagnac, puis le Dauphin Charles. En 1418, après la prise de Paris par les Bourguignons, il se rallie définitivement au camp du futur Charles VII. La même année, il prend le château de Coucy — c'est là qu'il acquiert son surnom. Une terrible colère qu'il piqua pendant le siège — la hire, l'ire en ancien français, la colère. Le nom lui colle à la peau pour le reste de sa vie.
Ce n'est pas la seule anecdote qui dit son caractère. En 1421, lors de combats en Picardie, il est blessé — non pas par une flèche ou un coup de lance, mais par l'effondrement d'une cheminée dans une auberge. Il restera boiteux toute sa vie. Un jour qu'il lui faut combattre à pied, son compagnon Xaintrailles lui fait remarquer son infirmité. Il répond simplement : Je suis descendu pour combattre, non pour m'enfuir.
C'est tout La Hire dans cette phrase. Pas d'apitoiement, pas d'explication. La réalité brutale, et la suite.
IV. Orléans — la rencontre avec la Pucelle
En octobre 1428, La Hire est à Orléans. Les Anglais assiègent la ville depuis le mois précédent. Si Orléans tombe, la route vers le sud est ouverte et le Dauphin est perdu. La Hire commande une compagnie — vingt et un hommes d'armes, six archers et un trompette, note scrupuleusement le trésorier des guerres du roi.
Il est l'un des premiers capitaines à défendre la ville. Et quand, au printemps 1429, une jeune fille de dix-sept ans arrive de Blois avec une armée et une mission divine, La Hire est l'un des premiers à la suivre. Pas par mysticisme — La Hire n'est pas mystique. Par instinct militaire, peut-être, ou par cette espèce de flair que les hommes de guerre ont parfois pour reconnaître ce qui va changer le cours des choses.
Le 29 avril 1429, il entre dans Orléans aux côtés de Jeanne. Le 6 mai, il passe la Loire en barque avec elle et attaque les positions anglaises. Le 8 mai, Orléans est libérée. Puis Jargeau, Meung, Beaugency. Et enfin Patay, le 18 juin 1429 — où La Hire commande l'avant-garde française qui tombe à l'improviste sur plus de quatre mille Anglais retranchés derrière de lourds pieux ferrés. La charge est si violente, si soudaine, que les Anglais n'ont pas le temps de s'organiser. C'est une déroute. Talbot lui-même est capturé.
Le 17 juillet, La Hire conduit le Dauphin à Reims pour son sacre. Le Gascon de Préchacq, le cadet sans fortune, est fait bailli du Vermandois.
V. La fidélité — seul devant Rouen
Le 23 mai 1430, Jeanne d'Arc est capturée à Compiègne par les Bourguignons. Vendue aux Anglais. Conduite à Rouen. Ce qui suit est l'un des épisodes les plus sombres de l'histoire de France — une jeune fille brûlée vive pendant que le roi qu'elle a couronné ne lève pas le petit doigt pour la sauver.
La Hire, lui, essaie.
Il s'approche de Rouen en 1431, avec ses hommes, pour tenter de délivrer la Pucelle. Il ne réussit pas — il tombe lui-même entre les mains des Anglais et se retrouve prisonnier au château de Dourdan. Mais il a essayé. Les chroniqueurs le notent : il aurait peut-être été le seul capitaine à avoir tenté de délivrer Jeanne d'Arc.
Il s'échappe de Dourdan l'année suivante et reprend la guerre — en Artois, en Île-de-France, en Picardie. Gerberoy en 1435, une victoire. Puis la Normandie, la reconquête lente et méthodique de ce royaume que les Anglais croyaient tenir pour toujours.
VI. Le retour en Gascogne — mourir où l'on est né
En 1442, La Hire participe à la campagne de reconquête de la Gascogne — cette terre qu'il a quittée trente ans plus tôt, gamin sans fortune, pour suivre la guerre vers le nord. La campagne débute par la reprise de Tartas, à quelques kilomètres de Préchacq, son village de naissance.
Il ne reverra jamais la victoire finale. Blessé lors de cette campagne, il meurt à Montauban le 11 janvier 1443, où il hivernait avec le roi Charles VII. Il avait environ soixante ans — un âge vénérable pour un homme qui avait passé toute sa vie sous les armes.
Il avait demandé à être inhumé dans la chapelle Saint-Laurent de Montmorillon. Son gisant le représentait en armure, avec une épitaphe sobre : Cy gist noble Estienne de Vignoles dit Lahire, en son vivant scuier de l'escuirie du Roi et Baillif de Vermandois, lequel de son temps servit moult le roy Charles VII en ses guerres.
Le tombeau fut mutilé par les Huguenots en 1562, pillé pendant la Révolution. Il ne reste aujourd'hui qu'une dalle commémorative dans la chapelle. La Hire n'a pas d'enfants — sa branche s'éteint avec lui, et c'est sa famille qui prend son surnom comme nom propre. Les Vignolles deviennent les Vignolles La Hire. Le cadet sans fortune a fini par donner son nom à une lignée.
VII. Le valet de cœur
Quelques décennies après sa mort, quand les jeux de cartes se standardisent en France, il faut choisir quatre valets pour incarner quatre valeurs — la bravoure, la loyauté, la ruse, la force. Le valet de cœur — le cœur, emblème de l'amour et du courage — revient à Étienne de Vignolles dit La Hire.
Depuis cinq siècles, chaque fois qu'on abat un valet de cœur sur une table de jeu, quelque part en France ou dans le monde, c'est le visage de ce Gascon des Landes qui apparaît. Le cadet de Préchacq qui n'avait ni terre ni fortune, qui a prié Dieu en gascon avant chaque bataille, qui a été le seul à essayer de sauver Jeanne d'Arc, et qui est mort à Montauban en revenant vers son pays natal.
Il n'aurait probablement pas compris ce que signifie une telle postérité. Ou plutôt — il l'aurait comprise exactement comme il comprenait tout : avec cette logique directe et sans ornement qui était la sienne.
Le reste ne le regardait plus.
SOURCES PRINCIPALES
Francis Rousseau, La Hire de Gascogne, Étienne Vignoles (1380-1443), Mont-de-Marsan, Lacoste, 1969 — Christophe Furon, « Carrière et renommée d'un capitaine modèle du XVe siècle : Étienne de Vignoles, dit La Hire », Francia, n°46, 2019 — Journal du siège d'Orléans, chronique anonyme — Procès en réhabilitation de Jeanne d'Arc (1456).

