Tête masculine antique en bronze doré

Archéologie · Burdigala · Gaule romaine

L’homme
sans visage

Un jeune Aquitain de bronze, tiré du sol de Bordeaux vers 1866

Fred Augé

I

Un visage doré, imparfait dès sa naissance, englouti par la ville antique puis retrouvé au hasard d’un coup de pioche.

I

Le trou dans
la chevelure

Vers 1866, un terrassier qui perçait le cours d’Alsace-et-Lorraine sentit sa pioche buter contre autre chose que de la terre. Il en sortit une tête d’homme, en bronze, le visage calme, la chevelure collée au crâne en longues mèches parallèles, et sous les concrétions laissées par un très vieil incendie, quelques plaques d’or encore fraîches. On ne sait pas à quel endroit exact il la trouva ; on ne l’a jamais su, et l’on ne le saura plus. L’objet fut acheté sur place, de la main à la main, et demeura dans la famille de cet homme jusqu’à son entrée au musée. Il avait attendu dix-huit siècles ; il attendit encore deux générations.

Ce n’est pas une grande pièce. La tête seule mesure quatorze centimètres et demi, un peu plus de la demi-grandeur nature, et le fragment entier, cou compris, n’atteint pas vingt-trois centimètres. Elle avait été dorée à l’or au mercure, ce procédé coûteux où l’on étend sur le bronze un amalgame que le feu ensuite dépouille de son vif-argent, laissant l’or seul accroché au métal. Un homme qui se fait faire cela n’est pas un pauvre homme.

Mais l’objet est manqué. Raymond Lantier, qui l’examina en 1930 lorsqu’il entra dans les collections du Musée des Antiquités nationales, l’écrit sans détour : « L’opération de la fonte est loin d’avoir parfaitement réussi. » Au sommet du crâne, le métal est si mince qu’il s’est percé de soufflures ; pour y remédier, on découpa dans la chevelure une ouverture rectangulaire destinée à recevoir une pièce de reprise. Aucune trace d’ajustage, aucune soudure au bord de cette fenêtre : la pièce ne fut probablement jamais posée.

Et pendant la coulée, « la figure a subi une déformation générale ayant provoqué une déviation très marquée de toute la partie droite du visage ». Enfin, les deux petites dépressions creusées à la place des pupilles n’ont jamais reçu l’émail qu’elles attendaient. Le jeune homme que nous regardons n’est donc pas tout à fait celui qui posa ; il a le crâne ouvert, la joue de travers, et il n’a jamais eu de regard.

On l’a doré quand même.

C’est là tout le sujet : quelqu’un, à Burdigala, a payé pour ce visage, l’a reçu bancal et troué, et l’a fait recouvrir d’or. On n’imagine pas mieux la distance entre ce qu’un homme veut laisser de lui et ce qui lui en reste.

Évocation d'un chantier de démolition urbaine du XIXe siècle

Bordeaux · 1865

La voie
du Peugue

Sous les immeubles éventrés du Second Empire, l’enceinte antique réapparaît avec ses monuments brisés.

II

La voie
du Peugue

Il faut savoir ce qu’était ce chantier. En 1865 commencèrent les démolitions qu’exigeait le percement d’une grande voie destinée à joindre la place Rohan au quai de Bourgogne ; on l’appelait alors la voie du Peugue, du nom du ruisseau enterré qu’elle suivait, et c’est aujourd’hui le cours d’Alsace-et-Lorraine. Or son tracé épousait dans toute sa longueur la ligne de l’enceinte romaine. Pour élever les maisons du côté nord et le trottoir qui les borde, il fallut enlever ce qui restait du rempart : les fondations des immeubles modernes ont pris la place des assises des murailles et des tours.

Camille Jullian, qui recensa tout cela vingt ans plus tard, résume l’affaire d’une phrase : « c’est de la voie du Peugue que sont sortis presque tous les monuments qui constituent aujourd’hui le Dépôt d’antiques du Colisée. » Il en donne la chronologie maison par maison, mois par mois, d’après les comptes rendus que Sansas publiait dans le journal La Gironde à mesure que tombaient les murs.

Juin 1865, au sud de la Cathédrale : deux dédicaces du préteur, deux autels, l’épitaphe d’une flaminica, une corniche aux Sirènes. Février 1867, au nord de la porte Toscanan : le bas-relief au cheval marin, celui de l’homme à la cuculle, celui du marché. Été 1867, à l’angle de la place : un débarquement, un sacrifice, une corniche où picore un poulet sacré. L’année 1868, rue des Trois-Canards : le bas-relief de la Tutelle, des autels à Mercure et à Jupiter, une file d’épitaphes d’étrangers si serrée que Jullian en déduit le voisinage du cimetière des pérégrins, sur la route de Bazas ou sur celle de Toulouse.

Dans toute cette chronologie, pas une ligne sur une tête de bronze. Pas un mot. Tout ce qui sortait de la voie du Peugue était vu, décrit, imprimé, versé au Dépôt du Colisée — tout, sauf notre visage, qui prit le chemin du logement d’un ouvrier. Il a échappé à l’archive parce qu’il a échappé à la ville. Le trou dans son crâne a son pendant dans le registre.

III

Un mur bâti
avec des tombeaux

Ce rempart que l’on démolissait n’était pas un ouvrage ordinaire. Jouannet, qui en avait étudié les fondements, notait en septembre 1826 qu’on y voyait « un blocage sans chaux ni ciment, composé de pierres du plus grand appareil, entremêlées de cippes, de petits tombeaux et de fragmens de plus grands monumens ».

Il faut lire cette phrase lentement. Pour se défendre, Bordeaux avait démonté ses cimetières et ses temples, et bâti sa muraille avec ses morts et avec ses dieux. Les épitaphes que Jullian recense par centaines ne sont pas tombées là par hasard : elles sont le matériau même du mur.

On sait à peu près quand. En février 1867, en abattant la portion située au nord de la porte Toscanan, on trouva une monnaie engagée dans le massif des fondations. Sansas le rapporte : « Un fait digne de remarque, c’est que dans l’interstice des grandes pierres formant la base de notre muraille gallo-romaine, il a été trouvé un petit bronze de Claude-le-Gothique (268-270), portant au revers l’aigle et la légende CONSECRATIO. »

La pièce était intacte, sans trace d’usure ; elle n’avait guère circulé avant de glisser entre deux blocs. Une monnaie tombée de la poche d’un maçon date un rempart : la muraille de Bordeaux n’a pu être élevée avant 268.

Avant d’être une trouvaille, ce visage avait-il d’abord été un moellon ?

Alors une question se pose, et il faut la poser sans y répondre. Notre bronze est passé par un feu violent, qui a emporté presque toute sa dorure. Il a été rogné à la base, comme si la tête devait à elle seule constituer un monument, puis remis au moule pour recevoir un manteau dont quelques plis restent soudés au cou. Il sort d’un chantier dont tout le reste provenait d’un mur fait de monuments brisés.

Ni Lantier ni Jullian ne l’écrivent, et nous n’avons pas le droit de l’affirmer. Mais il est permis de se demander si ce visage, avant d’être une trouvaille, n’avait pas été d’abord un moellon.

IV

Le Gaulois
sous le Romain

Un bronze muet, sans inscription ni attribut, ne se date que par la mode.

Lantier lit donc la coiffure. Ces cheveux agglomérés en masses lisses et compactes, plaqués par paquets parallèles, coupés droit sur le front, ne se rencontrent pas avant les dernières années du premier siècle ; c’est sous Trajan que la mode livre bataille aux frisures des règnes antérieurs. Contre Deonna, qui voulait faire remonter à l’époque d’Auguste la tête jumelle de Prilly, près de Lausanne, il maintient une date basse.

Le jeune Aquitain de Bordeaux, le jeune Helvète de Prilly : deux provinciaux qui ont voulu, dit-il, « se faire représenter à la romaine ». À la romaine, mais point par des mains romaines. Tout l’intérêt de l’objet est là.

« se faire représenter à la romaine »

Lantier y insiste : le visage carré, les arcades démesurées, les larges méplats des joues, la chevelure barrant brusquement le front relèvent d’une esthétique qui n’a rien de classique. Il en cherche les ancêtres du côté des chefs de décapités d’Entremont et du portique de Roquepertuse, et jusque sur les parois du chaudron de Gundestrup. Le sculpteur, écrit-il, « a reproduit avec une sincérité assez brutale la physionomie de son modèle ».

Sa conclusion vaut pour toute la Gascogne romaine : « La romanisation du monde européen n’a pas été uniforme ; bien souvent elle n’est qu’apparente. »

La preuve en est qu’il cite, dans la même famille, les masques de bronze de Tarbes, les têtes modelées sur briques de Saint-Bertrand-de-Comminges, et une statue de pierre trouvée dans les carrières de Salleneuve, commune du Touget, en Lomagne gersoise.

Espérandieu l’a décrite : un personnage debout, imberbe, vêtu d’un seul manteau agrafé par-devant, qui porte à deux mains un lapin qu’il tient par les pattes ; à sa gauche, un chien assis regarde la bête ; l’homme est armé d’un glaive court dont on n’aperçoit que la poignée. Dieu ou chasseur, Espérandieu ne tranche pas. Elle mesure soixante-dix centimètres, la tête détachée du tronc, une partie du cou manquante. Elle fut d’abord conservée chez le propriétaire de la carrière ; elle est ensuite entrée au Musée de Saint-Germain. Le Gascon de pierre et l’Aquitain de bronze y sont aujourd’hui sous le même toit.

Gros plan sur le regard d'une tête antique en bronze
V

Ce qu’on retire
à un mort

Reste le nom. Lantier a intitulé son mémoire Tête d’un jeune chef aquitain, et il l’a redit l’année suivante dans la Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde. Mais qu’on relise le corps du texte : il y écrit seulement, avec une prudence exemplaire, « Le portrait est celui d’un jeune homme. »

Rien, dans ce bronze, ne dit le rang ; rien ne dit la patrie, sinon le trou d’où on l’a tiré. Le chef et l’Aquitain sont nés sur une page de titre.

Le musée, dit-on, aurait depuis corrigé l’étiquette : la pièce y serait désormais inscrite sous la mention, toute nue, de tête de jeune homme, et l’on n’y verrait plus le portrait d’un chef barbare mais celui d’un notable romanisé, sorti d’un atelier gaulois travaillant sous influence impériale.

Si l’information se confirme — et elle demande à l’être auprès du musée lui-même —, il faut en mesurer l’ironie : l’institution n’a rien corrigé de l’analyse de Lantier, qui disait déjà cela. Elle a corrigé son titre.

Ainsi va la mémoire des sans-nom. Nous ne supportons pas qu’un mort n’ait pas de rang ; il nous faut lui en donner un, quitte à le lui reprendre un siècle plus tard. Ce garçon avait voulu de l’or sur son visage ; le feu le lui a ôté. Les savants lui avaient donné une principauté ; le catalogue la lui a ôtée. Il ne lui reste, dans une vitrine de Saint-Germain, à la place des yeux qu’il n’a jamais reçu, ceux qui regardent désormais cette tête anonyme.

Fred Augé

Sources &
bibliographie

Textes et références ayant servi à restituer la découverte, la fabrication du bronze et le contexte archéologique de l’enceinte antique de Bordeaux.

01

Lantier (Raymond), « Buste en bronze d’un jeune chef aquitain », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, t. 24, n° 4, 1931, p. 145-147. — Version abrégée du mémoire, donnée à la revue savante de la Gironde. Référence identifiée, texte non consulté (Persée ne l’expose qu’en fac-similé).

02

Lantier (Raymond), « Tête d’un jeune chef aquitain », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, t. 31, fasc. 1-2, 1930, p. 23-38, pl. IV. — Source première : circonstances de la découverte, description technique de la fonte, de la dorure et des pupilles, datation par la coiffure, thèse de la survivance celtique. Toutes les citations du présent article en proviennent.

03

Jullian (Camille), Inscriptions romaines de Bordeaux, t. II, Bordeaux, Archives municipales, 1890, p. 287-294 et 323-327. — Le percement de la voie du Peugue, la composition de la muraille d’après Jouannet, la monnaie de Claude le Gothique rapportée par Sansas, et la chronologie des découvertes de 1865 à 1871.

04

Espérandieu (Émile), Recueil général des bas-reliefs de la Gaule romaine, t. II, n° 1054. — Notice de la statue du Touget (carrières de Salleneuve) : description, dimensions, passage au Musée de Saint-Germain. Au n° 1053, les antéfixes à masques de Méduse de la même carrière.

05

Toutain (Jules), « Tête et buste en bronze découverts à Alésia en 1912 », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, t. XXI, 1913, p. 81-87, pl. VI-VIII. — Terme de comparaison constant chez Lantier. Référence donnée d’après lui, non consultée.

06

Deonna (Waldemar), Bronzes figurés antiques du Musée de Berne, dans Indicateur d’antiquités suisses, nouv. série, XV, 1913, p. 33-34 et pl. V-VI. — La tête de Prilly, et la datation augustéenne que Lantier récuse. Référence donnée d’après lui, non consultée.

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