Chroniques du climat gascon

L’hiver où le vin gela dans les tonneaux

La Gascogne dans le long âge de froid, de 1300 à 1871

Pendant près de cinq siècles, l’Europe a vécu sous un ciel plus dur que le nôtre. La Gascogne du vin et du fruit y fut prise, périodiquement, dans la glace — jusqu’à cette année 1709 où le vin gela au fond des barriques. Récit d’un long hiver du monde, et de son paroxysme gascon.

Il fut un temps où les grands fleuves d’Europe cessaient de couler. La Tamise portait des foires sur son dos gelé, la Seine devenait une place publique, et les hommes passaient à pied sec là où, l’été venu, ils se seraient noyés. Nous avons peine, aujourd’hui, à nous représenter ces spectacles ; ils furent pourtant, durant des siècles, une part ordinaire de la vie des peuples. Ce n’était pas une suite de caprices du ciel, mais un même et long hiver, qui s’étendit sur le monde comme une saison qu’on aurait oublié de lever.

Un long hiver du monde

Les historiens du climat lui ont donné un nom : le Petit Âge glaciaire. Emmanuel Le Roy Ladurie, qui en fit le premier le récit patient dans son Histoire du climat depuis l’an mil, en fixe les bornes au début du XIVe siècle et aux années 1860 — plus de cinq cents ans où la température moyenne ne fléchit que de peu, mais assez pour que les glaciers des Alpes descendent sur les alpages, que la vigne recule vers le Midi, et que reviennent, de génération en génération, ces hivers monstrueux dont on parlait encore au coin du feu un siècle plus tard. Trois moments furent plus rudes que les autres : le premier XIVe siècle et ses disettes, le dernier tiers du XVIe, enfin les années 1815 à 1860.

Ce qui étonne, à relire ces temps, ce n’est pas tant le froid que l’aveuglement des hommes devant lui. Ils croyaient le climat immuable, ordre fixe voulu par la Providence, quand ils habitaient en vérité un lent balancement dont ils ne percevaient jamais que l’à-coup. Chaque grand gel leur semblait un châtiment singulier ; aucun ne devinait qu’il n’était qu’une vague d’une marée plus vaste, et plus lente que la mémoire d’une vie d’homme.

Cinq siècles de froid

1300 Début conventionnel du Petit Âge glaciaire.
1570 Le Lot et les rivières gasconnes demeurent gelés durant plusieurs mois.
1623 Les charrettes chargées traversent la Garonne et le Lot sur la glace.
1709 Le vin gèle jusque dans les caves les plus enfermées.
1870 La Garonne se fige une dernière fois à Bordeaux.

Le froid en pays gascon

On imagine la Gascogne à l’abri, sous son ciel de vin et de fruit. Il n’en fut rien. Les chroniques de l’Agenais et de la Guyenne tiennent le compte, année après année, des saisons où le pays bascula dans l’hiver du Nord. En 1570, l’hiver fut si dur que, du 28 novembre à la fin de février, le Lot et les autres rivières demeurèrent constamment gelés ; les arbres fruitiers et beaucoup de vignes en périrent. En 1623, le froid revint, excessif : le Lot, la Garonne et toutes les rivières se prirent au point qu’on les traversait sur la glace avec des charrettes chargées, et que l’on y allumait du feu sans la faire fondre. En janvier 1670, la Garonne était prise à Marmande ; trois jours durant, hommes, femmes, enfants et jusqu’aux chevaux chargés passaient d’une rive à l’autre comme sur un pont de pierre.

Toujours revient la même image : le fleuve immobile, cette route inattendue offerte au pas des vivants là où d’ordinaire tout fuit. Et toujours, derrière la merveille, la ruine — la vigne morte, le fruitier fendu, le grain perdu. Le pays du vin apprenait, à intervalles, qu’il tenait à un fil de quelques degrés. Les greffiers de ces désastres ne furent pas des savants, mais les curés de campagne, qui notaient à la marge de leurs registres de baptêmes la rigueur du ciel et le nombre des morts, comme on confie à un livre ce qu’on ne peut dire à personne.

1709 — l’année où le vin gela

De toutes ces saisons, une seule les résume et les dépasse. À l’Épiphanie de 1709 — « le trois des rois », note un curé du Bruilhois —, le froid tomba d’un coup sur l’Europe entière, et ne lâcha plus. En Guyenne, les fortes gelées commencèrent aux premiers jours de janvier et se tinrent près d’un mois. Le Lot et la Garonne se prirent dans toute leur largeur, et sur une épaisseur telle qu’on passait « très facilement avec les charrettes sur les rivières ». Le pain, dans les maisons, ne se laissait plus couper au couteau ; et le vin — ce sang chaud du Midi — se figeait au fond des barriques, au point qu’à Lacépède les tonneaux eussent éclaté si l’on n’avait songé à en tirer de chacun deux pots.

À Aubiac, le curé l’écrit tout net : le vin « se glaçoit dans les caves les plus enfermées ».

Les arbres eux-mêmes n’y résistaient pas. La nuit, dans le grand silence des campagnes engourdies, on entendait au loin les chênes et les noyers se fendre : quand l’écorce éclatait, « on eût dit que c’étoit le canon qui tiroit ». Au matin, on ramassait à la main les lièvres et les perdrix morts de froid, et l’on trouvait dans les étables les bœufs et les ânes « tous droits morts et gelés ».

Le fléau ne s’en tint pas là. Au dégel, la Garonne se vengea : ses glaces rompues emportèrent les bateaux, les chaussées et les moulins. Puis, en février, le froid revint tuer les blés jusque dans la terre ; et l’année s’acheva dans la disette et « une grande mortalité dans l’automne, et surtout de petits enfants ». Ce ne fut pas seulement un hiver : ce fut un monde arrêté, une province tenue en respect entre deux moissons, et dont la mémoire servit longtemps d’étalon à la douleur. Vingt ans plus tard, en 1729, on dira d’un autre hiver qu’il fut « presque aussi froid que celui de 1709 » — comme on nomme une montagne pour mesurer les collines.

La rime des deux fleuves

Le long âge de froid ne s’acheva pas d’un coup, mais il s’acheva. Après un dernier accès de rigueur, entre 1815 et 1860, le ciel lentement se radoucit. Il restait pourtant une dernière image à graver. Dans l’hiver de 1870, tandis que la France pleurait ses armées, la Garonne gela de nouveau à Bordeaux ; le thermomètre descendit jusqu’à onze degrés au-dessous de zéro, et plus bas encore vers la Méditerranée. Ce fut le rideau tombant sur cinq siècles de froid : la Garonne prise de 1870 répondait, par-dessus cent soixante et un ans, à la Garonne prise de 1709 — deux colonnes d’un même temple aujourd’hui englouti.

Il y a, dans ces fleuves immobiles, une leçon que les siècles chauds oublient vite. Nous croyons habiter un climat comme on habite une maison, sûrs de ses murs ; et nous ne faisons que traverser une saison de la longue vie de la Terre, dont le rythme nous dépasse de toute son ampleur.

Ce que nous appelons « mémorable » n’est souvent qu’un instant d’un balancement patient, trop vaste pour tenir dans une existence, trop lent pour qu’un homme en voie les deux rives. Les curés de 1709 ont écrit dans leurs marges la fin de leur monde ; ils ne savaient pas qu’ils écrivaient une page au milieu du livre.

Et c’est peut-être là ce que nous laisse le vin gelé au fond des tonneaux : non la crainte du froid, mais le sentiment juste de notre place — brève, fragile, tenue à quelques degrés près, dans une histoire qui ne se souvient pas de nous.

Sources consultées

  • Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil, Paris, Flammarion, 1967 — cadre général du Petit Âge glaciaire ; bornes du début du XIVe siècle aux années 1860.
  • Sources primaires de 1709 — registres paroissiaux (BMS) du Lot-et-Garonne, d’après les relevés Geneadom (geneadom.free.fr) :
    • Aubiac, BMS 1707-1710, Arch. dép. de Lot-et-Garonne, cote E SUP 413 bis (vue 19/30) — « l’année du grand hiver… le vin se glaçoit dans les caves les plus enfermées… grande mortalité dans l’automne et surtout de petits enfants ».
    • Lacépède (Sainte-Foy de Pechbardat), BMS 1693-1736, cote E SUP 1019/1, folio 3 (vues 18-19/55) — charrettes sur les rivières gelées, pain incoupable, vin gelé dans les barriques, écorce éclatant « comme le canon », bœufs et ânes « tous droits morts et gelés ».
    • Témoignages concordants : Ledat (E SUP 3767), Marmande (GG 18), Monsempron-Libos (E SUP 3331), Sauveterre-Saint-Denis (E SUP 275).
  • « Les famines dans la Gascogne », francescas.info — cadre des hivers de 1570, 1623, 1670, 1729 et 1788-1789 : francescas.info.
  • Hiver 1870-1871, Garonne gelée à Bordeaux : chronique météorologique de l’année 1871, meteo-paris.com.
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