Montaner,
au temps de Gaston Fébus
La sentinelle de brique
Aux confins du Béarn, de la Bigorre et de l’Armagnac, sur sa butte qui commande la plaine, le donjon de Montaner monte la garde depuis plus de six siècles. Gaston III de Foix-Béarn — ce prince qui s’était choisi le nom d’un soleil, Fébus — le fit élever dans les années 1370 par son maître d’œuvre Sicard de Lordat, pour verrouiller la frontière de ses terres. Point de pierre blonde ici : de la brique, rouge comme la terre dont elle est née, cuite par milliers dans les fours du pays.
La tradition veut que la brique y porte encore l’orgueil du prince : Febus me fe, « Fébus m’a fait ». Trois mots de gascon pour une signature d’empire. Le comte chasseur, l’auteur du Livre de chasse, le seigneur d’Orthez dont Froissart admira la cour, savait que les murs parlent plus longtemps que les hommes.
Et voici qu’un matin de juillet 2009, au pied de la vieille sentinelle, des tentes ont fleuri dans la prairie. Le temps d’une journée, Montaner allait revivre.
Le camp s’éveille
Dès le matin, la prairie n’était plus une prairie : c’était un bourg de toile. Tentes rayées de rouge et de bleu, pavillons à pans blancs, râteliers d’armes où les haches attendaient leur heure. À la taverne, on servait l’hypocras ; plus loin, les tambours battaient à torse nu, et des échassiers vêtus de vert et de rouge enjambaient la foule comme des hérons fabuleux.
Sur un carré de sable, des lutteurs s’empoignaient à la mode gasconne, sous l’œil des curieux. Un fauconnier promenait son pygargue à tête blanche, un grand-duc clignait des yeux dans la lumière ; et les enfants, eux, ne savaient plus où regarder — ce en quoi ils avaient parfaitement raison.
Le chevalier choisit sa Dame
C’est une coutume aussi vieille que les tournois : avant d’entrer en lice, le chevalier choisit sa Dame. Il s’avance vers l’assistance, met pied à terre, ploie le genou ; il combattra sous ses couleurs, et sa victoire sera la sienne.
Ce jour-là, la Dame élue portait un jean et un débardeur — six cents ans d’écart aboli d’une génuflexion. Elle riait, un peu confuse ; le chevalier, lui, ne riait pas : on ne plaisante point avec l’amour courtois. Et la foule, ravie, comprit ce que les images disent mieux que les chroniques : la courtoisie n’a pas d’époque, elle n’a que des occasions.
Le heurt des lances
Puis vint l’heure des lices. Les destriers parurent sous leurs caparaçons — lions d’or sur champ de gueules, sautoirs, échiquetés — et les bannières claquèrent dans le vent d’été. Il faut avoir entendu ce bruit-là : le sourd roulement du galop, le froissement de l’acier, puis le claquement sec de la lance qui éclate, salué d’un seul cri par mille poitrines.
Dans la poussière dorée que soulevaient les chevaux, on vit des cavaliers vider les étriers et se relever en riant, des écuyers courir aux barrières, des heaumes s’incliner devant la tribune. Jeu, certes ; mais jeu sérieux, comme au temps où Fébus lui-même tenait table ouverte pour les meilleures lances de Gascogne.
Le mouvement retrouvé
Dix instants arrachés à la course, à la poussière et au fracas des armes.
La cavalière en rouge
Le jour déclinant réserva sa merveille : une cavalière en robe écarlate, sur un frison noir comme l’encre. La bête se cabrait dans la poussière, crinière déployée, et la robe flottait comme une oriflamme ; puis l’amazone parut au milieu du public, un rapace au poing, saluant d’un geste les gradins conquis.
Alors la fête, doucement, se défit ; les tentes se vidèrent, les bannières furent roulées. Et le donjon, qui avait vu passer six siècles, referma son ombre sur la prairie — et l’on eût dit, à la dernière lueur, que la brique se souvenait.
La journée en images
Quatre-vingt-une photographies, prises le 11 juillet 2009 au pied du donjon.
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« Febus me fe », dit la brique.
Ce jour-là, pour quelques heures, ce fut la fête qui refit Fébus.
Prises de vue : 1er août 2006 — Minolta Dynax 7D · 11 juillet 2009 — Pentax K10D
