Miélan, un village sous l’Empire
30 juin 2012 — Gers, Gascogne
Ce jour-là, je n’étais pas seul. Marchait à mon côté un homme que l’épopée impériale avait saisi dès l’enfance et ne lâcha jamais : mon père. Ces images sont les siennes autant que les miennes ; qu’elles lui soient dédiées. À mon père
Le village s’éveille en 1812
Au matin du 30 juin 2012, la bastide s’était donné deux siècles de moins. Sous les arcades de la place, les tambours de la Grande Armée s’accordaient ; les plumets rouges tranchaient sur la pierre blonde, et le pas cadencé remontait les rues comme un souvenir qui aurait retrouvé son chemin.
L’Empereur paraît
Il parut, comme paraissent les souvenirs : de dos d’abord, silhouette grise entre les broderies d’or de son état-major. Autour de lui, généraux, maréchaux et aides de camp composaient cette cour guerrière dont mon père savait réciter les noms comme d’autres récitent des poèmes.
Mon père n’applaudissait pas : il reconnaissait. Chaque uniforme, chaque galon lui était une vieille connaissance qu’on retrouve au détour d’une rue.
Visages de la Grande Armée
Sous les bonnets à poil, il y avait des visages — burinés, graves, presque revenus des neiges de Russie. Ce sont eux que je regarde aujourd’hui : la reconstitution s’efface, et il ne reste que des hommes.
Le bivouac
Derrière l’église, la Grande Armée avait dressé ses toiles. Un canon sommeillait entre les tentes, la marmite pendait à sa crémaillère, et un enfant au bonnet rouge, fusil de bois à la main, montait une garde que personne ne lui avait confiée.
Les dames de l’Empire
Les robes à taille haute descendaient la rue comme un printemps de mousseline. Sous une ombrelle de dentelle, un sourire de 1812 saluait les bicornes ; la guerre, un instant, cédait le pas à la grâce.
La bataille en miniature
Dans la salle des fêtes, l’Empire tenait sur des tables : des milliers de figurines peintes y rejouaient la grande histoire. Mon père s’y attarda longuement — il retrouvait là, en réduction, les batailles qu’il avait cent fois traversées en pensée.
Devant la tombe du général Léglise
Le soir venu, la troupe se reforma une dernière fois et prit le chemin du cimetière. Là repose, dans la terre de son village, le général baron Pierre Léglise (1771-1838), enfant de Miélan devenu capitaine des grenadiers à pied de la Garde impériale — Iéna, Eylau, Friedland, Essling, la Russie —, colonel-major des fusiliers-grenadiers et baron d’Empire. Devant sa sépulture, les tambours se turent ; deux siècles s’inclinèrent ensemble.
Le film du jour
La photographie fige l’instant ; le film, lui, en restitue le mouvement — le pas cadencé, le roulement des tambours, le froissement des étoffes. Pour prolonger ce carnet, quelques minutes tournées à Miélan, ce 30 juin 2012.
De cette journée, il me reste ces images, et une ombre chère qui marche encore à mon côté dans chacune d’elles. Mon père connaissait la fin de toutes les batailles ; il savait aussi, je crois, que rien ne se perd de ce qui fut aimé. Ces photographies en sont la preuve modeste : quatorze ans après, à Miélan, l’Empire défile toujours — et lui avec.
