Chroniques Gasconnes — Histoire et Mémoire
La loi du loup
Quand la bête tenait la nuit gasconne
Il fut un temps, que nul vivant n'a connu, où la nuit gasconne appartenait aux loups. Quand le dernier feu mourait dans l'âtre et que les troupeaux rentraient en hâte derrière les murs de pierre sèche, une autre présence prenait possession des coteaux, des saligues et des bois : une ombre patiente qui rôdait au bord des villages, et dont on apprenait aux enfants à craindre le pas feutré. Aujourd'hui que la bête s'est tue, et que les chemins ne mènent plus qu'à des fermes endormies, il reste, dans les registres jaunis des curés de campagne, quelques lignes tremblées qui disent encore l'effroi de ces siècles. Tout un monde tient dans ces phrases : la peur qui montait avec le soir, la fragilité des bergers et des enfants, et cette longue patience des hommes qui, des forêts de l'Armagnac aux crêtes de la Lomagne, attendaient le retour du jour comme une délivrance.
Une ligne dans un registre
C'est dans un de ces livres de paroisse, à Estancarbon, au pays de Comminges, que la chose nous est parvenue. La main qui l'a écrite n'était pas celle d'un chroniqueur ni d'un savant, mais d'un humble desservant de campagne, le curé Pierre Bordages, qui tenait au jour le jour le registre des baptêmes et des sépultures de ses ouailles.
Sans exemple : le mot dit assez le saisissement de cet homme qui, ayant baptisé peut-être ces enfants, devait à présent les porter en terre dépouillés de tout, réduits à un crâne et à des habits déchirés. On voudrait passer vite sur de telles pages ; elles sont pourtant la vérité d'un temps. Le grand historien Jean-Marc Moriceau, qui a dépouillé les registres paroissiaux de France de 1580 à 1842, a recensé près de dix-huit mille cas d'attaques de loups sur l'homme — et l'on s'aperçoit que ce sont presque toujours les plus faibles qui tombaient : l'enfant solitaire au bord d'un bois, le berger isolé, la femme penchée sur son troupeau aux heures où nul ne pouvait l'entendre crier. Derrière la statistique, il y a chaque fois un nom, une heure, un pré, et le silence revenu sur la lande.
Le loup et la peur
Il faut, pour comprendre nos pères, oublier le loup que l'on protège aujourd'hui et retrouver celui qu'ils redoutaient. La bête ne faisait pas seulement saigner les troupeaux ; elle portait parfois en elle une terreur plus sourde encore, celle du loup enragé, qui, la gueule écumante, ne fuyait plus l'homme mais le cherchait, mordant chiens et passants et semant dans les villages le poison d'une mort lente et atroce.
L'érudit gersois Georges Courtès, qui a longuement étudié les loups du Gers aux siècles passés, rappelle combien les paysans demeurèrent longtemps désarmés devant ce fléau, réduits aux moyens immémoriaux de leurs aïeux : allumer de grands feux, faire sonner les chaudrons et les cris, creuser des fosses, ou aller dénicher les louveteaux jusque dans leur terrier.
La peur du loup n'était pas une superstition de veillée : elle était une donnée de l'existence, comme la grêle, la disette ou la fièvre. Elle réglait l'heure de rentrer les bêtes, le chemin que l'on faisait prendre aux enfants, la prudence des bergers sur les hauteurs. Et lorsque les troubles affaiblissaient la main des hommes — les guerres de Religion autrefois, les bouleversements de la Révolution ensuite —, on voyait aussitôt les attaques se multiplier, comme si la bête sentait que la garde s'était relâchée. Le loup fut ainsi, des siècles durant, le miroir sauvage de nos désordres.
La louveterie, une institution à racine gasconne
Contre cet ennemi, la monarchie avait forgé de longue date une arme singulière : la louveterie. On en faisait remonter l'institution à Charlemagne, qui aurait créé dès 813 ce corps voué à la destruction des loups, avec à sa tête un Grand Louvetier de France prêtant serment au roi, secondé de lieutenants et de sergents.
Or, par un de ces hasards où la Gascogne aime à se reconnaître, cette charge éminente échut au XVIIIᵉ siècle à l'une des grandes maisons de la Lomagne, les Grossolles-Flamarens. Gaston de Grossolles, marquis de Flamarens, fut Grand Louvetier de France de 1741 à 1753 ; son parent Emmanuel-François, comte de Flamarens, lui succéda dans la charge de 1753 à 1780.
Le fait n'est pas une simple curiosité d'armorial. Il dit la place que tenait, dans le royaume, ce Sud-Ouest hérissé de bois et de fourrés : plus du tiers des officiers de louveterie de France se concentraient en Gascogne et dans les provinces voisines, patrie naturelle d'une noblesse de campagne pour qui la chasse au loup était à la fois un devoir, un privilège et une passion.
Du haut de leur château de Flamarens, dont les tours dominent encore la vallée de l'Arrats, les Grossolles veillaient ainsi, en théorie, sur l'ensemble des forêts du royaume. Les seigneurs hauts-justiciers, pour leur part, étaient tenus d'organiser une battue tous les trois mois sur leurs terres ; et c'est par eux, par les communautés et par les humbles archives de village que la guerre au loup descendait jusqu'au plus petit hameau.
Battues, huées et primes
Rien n'est plus parlant, pour qui veut retrouver ce monde, que les délibérations des communautés. Elles nous montrent la peur transformée en obligation, et l'obligation en comptes minutieux. Le 13 mars 1712, on organise une chasse dans le bois du Marmajou, à Vic-de-Bigorre : tous les habitants doivent s'y rendre, le fusil à la main ; ceux qui manquent à l'appel sont « pignorés » — frappés d'une amende — de trois livres, et l'on promet récompense à qui tuera la bête.
Le 12 mars 1775, c'est la communauté de Lherm, en Comminges, qui délibère sur la dépense de dix livres onze sols qu'a coûtée une chasse ordonnée par le subdélégué — et le greffier note, non sans une pointe d'ironie paysanne, qu'à cet essai « il ne parut que beaucoup de pies et de corbeaux, et non de loups ».
Ces grandes battues, que l'on nommait aussi des huées, pouvaient rassembler jusqu'à cinq cents personnes, rabattant à grand bruit les bois vers les tireurs postés. On versait des primes à chaque loup abattu, et c'est précisément le versement de ces primes qui, par les fraudes qu'il suscitait, conduisit à la suppression de la louveterie en 1787.
Mais la bête ne désarmait pas : les guerres de la Révolution, en lançant sur les routes des armées et des cadavres, firent se multiplier les attaques, jusque sur les soldats. Napoléon rétablit l'institution en 1804. Et lorsque, le 3 août 1882, une loi nouvelle vint encore faciliter la destruction des loups, on en tua, certaines années, plus de treize cents dans le seul royaume — chiffre vertigineux qui annonçait déjà la fin de l'espèce.
Le baron de Ruble et l'hallali du dernier loup
Toute cette histoire millénaire devait trouver, en Gascogne, une manière d'épilogue dans la personne d'un seul homme. Le baron Paul-Joseph-Alphonse de Ruble, né en 1799 et mort presque centenaire en 1896, habitait le château de Bruca, sur la commune de Blanquefort, dans le Gers. Lieutenant de louveterie dès 1830, il consacra sa vie à courir la province après le loup, au point de devenir le plus célèbre chasseur de loups de France.
Il s'entoura d'une petite troupe de gentilshommes gascons aussi acharnés que lui, et, pour mieux forcer la bête, croisa et fixa une lignée de chiens courants à la robe sombre que l'on appela les « bleus de Gascogne », ou chiens de Ruble — race vivante qui demeure aujourd'hui le plus durable de ses trophées.
C'est à lui qu'il revint de sonner l'hallali du dernier loup du Gers. La scène se passe en 1848, entre Lectoure et Fleurance, dans ce pays de coteaux et de vallons où la Gascogne se replie sur elle-même. Les témoins l'ont racontée : « Huit heures dura la chasse, d'un train d'enfer, par monts et vallées, mais en vain. Harassés, hommes, chevaux et chiens durent s'arrêter. Plus madré qu'un ancien, le jeune loup avait disparu aux alentours d'un vaste étang… Dix-sept jours de suite, la bête fut relancée, poursuivie à outrance. Enfin les chasseurs l'emportèrent. Le loup squelettique fut forcé et l'hallali sur pied fut sonné. »
L'énigme de cette résistance désespérée, on ne la perça qu'à la fin : chaque jour, le loup traqué gagnait à la nage un minuscule îlot de broussailles, au centre de l'étang, d'où il ne sortait que la nuit pour se nourrir. Il avait fait de l'eau son dernier rempart.
Il y a, dans cette image d'une bête seule, exténuée, réfugiée sur son îlot et finissant par succomber au terme de dix-sept jours de poursuite, quelque chose qui passe la simple anecdote cynégétique. C'est la fin d'un monde qui se joue là, sur cet étang sans nom : le dernier acteur d'une tragédie millénaire qui s'éteint dans le silence, et avec lui toute une part de nuit et d'effroi qui désertait la Gascogne pour n'y plus revenir.
L'ombre dans la langue et dans les contes
Car un voisinage de tant de siècles ne pouvait s'effacer sans laisser de traces. Le loup, chassé des coteaux, demeura longtemps dans la mémoire et dans la langue. Jean-François Bladé, l'infatigable collecteur des Contes populaires de la Gascogne, recueillit de la bouche des vieilles gens plus de dix récits où la bête tient le mauvais rôle : La Messe des loups, Le loup malade, La chèvre et le loup, Le loup et l'enfant… Toujours le loup y est dupé, châtié, vaincu — comme si le conte vengeait, le soir à la veillée, les terreurs que le jour ne pouvait conjurer.
Le gascon lui-même garde la marque de cette compagnie ancienne. On y dit minjar com un lop, manger comme un loup, avec voracité ; hicà's dens la gòrja deu lop, se jeter dans la gueule du loup ; et lorsqu'une difficulté surgit, le paysan murmure encore : ací, que i a un lop — il y a là un loup, c'est-à-dire un obstacle, un péril caché.
Jusque dans le sol, enfin, le loup a planté son nom : Lupiac, La Loubère, Pouyloubrun — autant de villages, de coteaux et de hauteurs qui disent, à qui sait les lire, que la bête fut ici chez elle avant l'homme, et longtemps avec lui.
Le silence des coteaux
Vers 1850, le loup avait disparu du paysage gersois. La louveterie avait vaincu ; les troupeaux pouvaient enfin dormir, et les enfants courir le soir le long des haies sans qu'une ombre s'y tînt tapie. On aurait dû s'en réjouir sans réserve, et l'on s'en réjouit. Mais il entre toujours, dans la disparition d'un monde, une part de mélancolie que la raison ne suffit pas à dissiper.
Quelque chose s'était tu sur ces coteaux : non pas un monstre, mais un compagnon redouté, une vieille adversité contre laquelle les hommes avaient mesuré leur courage durant mille ans.
Il reste les registres, les délibérations, les armoiries des grands louvetiers, les contes de Bladé et les noms de villages. Il reste cette ligne tracée un soir d'août par un curé de campagne, qui en disait plus long sur la peur des hommes que bien des traités. Et lorsque l'on traverse aujourd'hui ces vallons paisibles, entre Lectoure et Fleurance, sous le grand ciel lavé de la Gascogne, on peut, si l'on y prête l'oreille de la mémoire, entendre encore le lointain écho d'une chasse, le halètement d'une bête à bout de forces sur son îlot, et le silence, enfin, qui retombe sur le pays comme une page que l'on tourne.
Sources et repères bibliographiques
Registre paroissial d'Estancarbon, Comminges, curé Pierre Bordages, 2 août 1761 ;
Revue de Gascogne et Bulletin de la Société archéologique du Gers, consultables sur Gallica, pour les Grossolles-Flamarens et les chasses seigneuriales ;
Jean-Marc Moriceau, La louveterie : 1200 ans d'histoire ;
Jean-Benoît Decorsière, Un chasseur de loups en Gascogne, le baron de Ruble, éditions Montbel ;
Georges Courtès, « Les loups dans le Gers aux siècles passés » ;
Jean-François Bladé, Contes populaires de la Gascogne.
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