Légendes de GascogneCouserans14 octobre 2026

Les chèvres de l’évêque

La nuit où le Marsan s’alluma au-dessus de Saint-Lizier

Il est une nuit plus sombre que la plus noire : celle du temps, d’époques reculées dont presque plus rien ne subsiste. Et pourtant… En 1895, un érudit du Couserans recopie, d’après un document qu’il ne nomme pas, l’histoire d’un évêque qui sauva sa ville avec un troupeau de chèvres. Récit d’une nuit de 732 que l’histoire ignore, et que la légende n’a jamais laissé s’éteindre.

À l’orient de Saint-Lizier, de l’autre côté du vallon, s’élève une colline sans histoire. Les chemins la franchissent sans s’y arrêter, les bêtes y paissent comme elles y ont toujours paissé, et la vieille cité épiscopale, du haut de son éperon, la considère depuis des siècles avec cette gravité distraite des choses qui ont tout vu. On l’appelle le Marsan. Si l’on en croit un vieux récit du Couserans, elle porta pourtant, une nuit, toute une armée — une armée qui n’existait pas.

Ce récit, c’est Hippolyte Cabannes qui le consigne en 1895, dans la Revue de Comminges. Il s’est donné pour tâche de conduire ses lecteurs « de Castillon en Couserans à Sentein », par ces vallées du Castillonnais que les voyageurs, déplore-t-il en substance, délaissent pour les sites plus courus des stations thermales. Chemin faisant, il s’attarde aux droits seigneuriaux, aux capitaines oubliés, aux ruines ; puis, parvenu à Sentein et à la tradition du Biros qui en fait une fondation des Sarrasins, il remonte le cours des âges jusqu’au VIIIe siècle, et s’arrête devant Saint-Lizier assiégé.

Ce qu’il raconte alors tient en quelques lignes. Ces lignes suffisent. Elles ont la simplicité des choses qui se transmettaient à la veillée, avec cette précision singulière des légendes, qui doivent tout à la mémoire des hommes.

I« Au commencement de l’année 732 »

« Au commencement de l’année 732, Ricosinde, un de leurs généraux, vint mettre le siège devant la ville d’Austrie (Saint-Lizier), capitale du Couserans. » Ainsi parle Cabannes, et l’on croit entendre, derrière la phrase, le pas d’une armée sur les chemins du Salat. Les Sarrasins — c’est le mot de l’auteur, celui de toute la mémoire pyrénéenne — ont, rappelle-t-il, envahi les Pyrénées centrales en 720. Austrie, c’est le nom qu’il donne à la vieille cité des Consoranni, haussée sur sa butte au-dessus de la rivière et serrée dans ses murailles.

La ville tient ; puis la faim entre où l’ennemi n’a pu entrer. Cabannes ne s’attarde pas : il la dit près de se rendre, et cela suffit à l’imagination. On devine les greniers raclés jusqu’au bois, les regards levés vers les crêtes d’où ne descend aucun secours, et cette longue patience des assiégés, qui comptent les jours comme on compte les souffles d’un mourant.

Évocation : la cité de Saint-Lizier sur sa butte, ceinte de murailles, au-dessus du Salat, au soir d'un jour d'hiver

« La ville d’Austrie (Saint-Lizier), capitale du Couserans. » H. Cabannes, 1895. Évocation.

C’est alors qu’intervient l’évêque. Cabannes le nomme sans hésiter : « l’évêque Lizier ». Retenons ce nom. Il porte en lui tout le secret du récit, et nous y reviendrons.

IILe troupeau de lumière

« Les feux d’un vaste camp »Évocation schématique d’après le récit de H. Cabannes (1895) ; positions et nombre des lumières imaginaires.

« Dans cette extrémité », l’évêque fait rassembler « le plus de chèvres et d’autres animaux qu’il put trouver dans le pays ». On imagine les bêtes tirées des granges et des parcs, de tous les recoins où la guerre en a laissé quelques-unes, pressées dans les ruelles, et la cité affamée qui, pour une heure, sent l’étable et le foin.

Puis « le soir venu », il fait poser « une lumière sur la tête de chacun des animaux ». Le texte ne dit pas laquelle : torche de résine, chandelle de suif, lampe d’argile, il dit seulement « une lumière », et ce mot nu vaut mieux que toutes nos conjectures.

Alors l’évêque gravit lui-même, « avec l’immense troupeau, la colline du Marsan, monticule situé en face et à l’est de Saint-Lizier ». Qu’on se figure cette montée dans la nuit d’hiver : les bêtes qui s’égaillent et se rassemblent, les clochettes, le froissement des broussailles, et sur toute la pente ces flammes qui oscillent, s’arrêtent, repartent, se dédoublent au gré des sentes, comme si la colline elle-même s’était mise en marche.

Dans le camp, on lève les yeux. « En apercevant cette grande quantité de lumières semblables aux feux d’un vaste camp », les Sarrasins « crurent à l’arrivée d’une armée de secours ». La nuit, qui grossit tout, fit le reste. « Ils s’empressèrent de lever le siège. »

Le récit ne dit ni l’heure, ni le nombre des bêtes, ni ce que devint le troupeau quand l’aube découvrit la colline, rendue à ses broussailles et à ses chèvres, et, au loin, la poussière d’une armée qui s’éloignait.

IIIUne ruse venue de Campanie

Cabannes, qui connaît ses classiques, ne cache pas la parenté : l’évêque, écrit-il, « s’avisa d’un stratagème qui avait réussi à Annibal dans une forêt de la Campanie où il s’était laissé cerner ». L’épisode est fameux. En 217 avant notre ère, le Carthaginois, enfermé par Fabius dans la plaine de Falerne, fit lier des fagots de bois sec aux cornes de quelque deux mille bœufs, y fit mettre le feu à la tombée de la nuit et pousser le troupeau vers les hauteurs ; les Romains qui gardaient le défilé, croyant être tournés, abandonnèrent leur poste, et l’armée passa. Tite-Live le raconte au livre XXII de son Histoire romaine.

Le rapprochement est-il de Cabannes, ou du document qu’il dit avoir eu sous les yeux ? Nous n’en savons rien. Mais l’évêque de la légende n’avait nul besoin d’avoir lu Tite-Live. Les gens de la montagne savaient de longue date ce que peut une lueur dans la nuit : le berger qui veille sur l’estive, le voyageur égaré qui cherche un toit, le guetteur qui compte les feux d’un camp. Qu’à près de dix siècles de distance, sur les pentes de Campanie et sur celles du Couserans, des hommes acculés aient trouvé le même expédient, il n’y a là rien qui doive surprendre : la nécessité est un maître commun, et la ruse naît partout où la force fait défaut.

Ainsi nous viennent, d’âge en âge, ces récits qui ont traversé les siècles obscurs. Ils n’ont pas la sûreté des chartes ; ils en ont une autre, plus humble et plus tenace, celle de la mémoire des hommes, qui garde ce qu’elle juge digne d’être gardé. Il serait aisé de les tenir pour de simples fables ; il est plus juste de les écouter, car pour ces temps où l’on écrivait si peu, ils sont souvent les seules voix qui nous parviennent.

IVLe saint de la cité

Évocation : un évêque du haut Moyen Âge, crosse en main, conduisant un troupeau de chèvres dans la nuit
Le saint revenu à l’heure du danger. Évocation.

Revenons au nom. Le Lizier de la légende est bien le patron de la cité, celui qui lui a laissé son nom. Mais l’histoire le place ailleurs dans le temps. Les listes épiscopales dressées par Mgr Duchesne au début du XXe siècle reconnaissent en lui ce Glycerius, évêque des Consoranni, qui siégea au concile d’Agde en 506 : un pasteur du temps des rois wisigoths, attesté plus de deux siècles avant que les Sarrasins ne paraissent au pied des Pyrénées.

La mémoire d’un peuple ne compte pas comme les chronologistes ; elle garde ce qui l’a fait vivre. À l’heure la plus sombre de la ville, il fallait que le saint fût là, et elle l’a fait revenir, crosse en main, à la tête de son troupeau — au sens propre comme au figuré, berger d’âmes et berger de chèvres. Bernard Gui, au XIVe siècle, avait écrit une Vie de saint Lizier ; ce que la piété des siècles suivants y ajouta, et si la nuit du Marsan y a jamais figuré, reste à chercher.

Cabannes, d’ailleurs, ne traite pas ce récit en fable : il l’inscrit dans l’histoire de son temps. Sitôt le siège levé, il replace l’épisode dans le grand tableau de l’année 732. Une partie de l’armée sarrasine, dit-il, marchait vers Bordeaux pour rejoindre Abdérame, qui avait franchi les Pyrénées à Roncevaux ; Charles Martel l’attendit près de Poitiers, Eudes d’Aquitaine se jeta sur le camp arabe au plus fort du combat, Abdérame périt dans la mêlée, et la victoire, conclut-il, sauva la France, et peut-être l’Europe. Ainsi la nuit du Marsan prend place, sous sa plume, dans le grand mouvement de l’année 732 : le Couserans, si loin de Poitiers, aurait eu sa part dans l’épreuve qui décida du sort de l’Occident.

Quant à Ricosinde, le général malheureux, son nom ne se lit, à notre connaissance, dans aucune chronique du temps. Cabannes poursuit son récit en annaliste : selon lui, les Sarrasins revinrent, prirent et pillèrent Saint-Lizier en 736, et ne furent « définitivement expulsés qu’en 778 » ; c’est entre ces deux bornes, « si on ajoute foi à la tradition », qu’ils auraient fondé Sentein. Lui-même confesse n’avoir trouvé aucun document authentique sur l’origine de la bourgade. Pour ces années, il ne dispose que de traditions et d’une pièce que nul n’a revue depuis. C’est le lot de ces siècles très durs, où l’on écrivait peu parce qu’il fallait d’abord survivre, et dont les villes n’ont souvent gardé que ce qu’elles se sont transmis de génération en génération.

« Cette grande quantité de lumières semblables aux feux d’un vaste camp… »

Hippolyte Cabannes, Revue de Comminges, 1895

VCe que garde une colline

Il ne reste de cette nuit ni pierre, ni charte, ni tombeau. Il reste une colline au levant de la ville, une page de revue savante, et le souvenir d’un document disparu. C’est peu, et c’est assez : car ce qu’un peuple choisit de raconter sur lui-même dit souvent plus de son âme que ce que les archives savent de ses actes.

Peut-être faut-il, pour l’entendre, gravir soi-même le Marsan à la tombée du jour, en pensée du moins, et regarder la ville comme les assiégeants la regardaient : une masse sombre sur sa butte, quelques lueurs aux fenêtres, la rivière qui murmure en contrebas. Puis se retourner vers la pente, et se figurer ce qu’ils virent, ou crurent voir — ces feux sans nombre qui montaient du vallon, s’arrêtaient, repartaient, et qu’aucun homme ne portait. La peur a toujours su peupler la nuit ; il suffisait, ce soir-là, de lui donner des chandelles.

Il y a de la grandeur dans ce récit. Le Couserans n’y doit son salut ni à une bataille, ni à un miracle tonnant, ni à un ange armé de l’épée, mais à un évêque, à des chèvres et à des chandelles : un salut fait de ruse et d’humilité, à la mesure d’un pays de bergers. Les grands récits ont retenu Poitiers. Le Couserans, lui, a gardé la mémoire de ses chèvres.

Fred Augé

Sources & bibliographie

  1. Cabannes (Hippolyte), « De Castillon en Couserans à Sentein (Ariège) », Revue de Comminges, t. X, 1895, p. 139-159. — Récit du siège d’Austrie et du stratagème de l’évêque (p. 151-152), traditions sur Sentein et sur les Sarrasins dans le Biros. Internet Archive
  2. Duchesne (Mgr L.), Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, t. II, L’Aquitaine et les Lyonnaises, Paris, Fontemoing, 2e éd., 1907, notice « Couserans ». — Glycerius, évêque de Couserans au concile d’Agde (506), identifié à saint Lizier. Internet Archive
  3. Tite-Live, Histoire romaine, XXII, 16-17. — Le stratagème des bœufs d’Annibal, des fagots enflammés liés aux cornes, en Campanie.
  4. Hérodote, Histoires, I, 21-22. — La ruse de Thrasybule de Milet assiégé par Alyatte.
  5. Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, I, 83. — La ruse de Bias de Priène.

Illustrations : évocations modernes, non documentaires.

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