Armagnac · XVIIe siècle

Le capitaine des Égyptiens

La nation errante dans les archives de l’Armagnac

Il y a, dans les liasses de notaires, des feuillets que trois siècles ont jaunis et que nul ne rouvre plus. Entre un testament et une vente de vigne, la main d’un tabellion d’Auch, un jour de juin 1601, a couché quelques lignes d’une écriture pressée : Georges de La Haye, « capitaine de trois ménages d’Égyptiens », y constitue son lieutenant pour aller, venir, passer et repasser par tout le royaume de France. Le parchemin ne dit rien de plus ; il ne décrit ni les visages, ni les chariots, ni la poussière des chemins. Mais dans ces mots d’étude, secs comme la plume qui les traça, tient tout un peuple : celui que l’Occident, depuis deux siècles, regardait passer sans jamais le retenir.

Troupe de voyageurs et chariots dans l’esprit des eaux-fortes de Jacques Callot
La nation errante sur les chemins d’Europe, dans l’esprit des eaux-fortes du XVIIe siècle.

La lettre de pénitence

On les avait vus paraître aux premières années du XVe siècle, surgis on ne savait d’où, conduits par des chefs qui se disaient comtes et ducs de la Petite-Égypte. Ils portaient, assurait-on, des lettres scellées — de l’empereur, du pape — où il était question d’une pénitence : sept années d’errance à travers la chrétienté pour expier une faute ancienne, un reniement de la foi. On leur ouvrit les portes des villes, on leur compta l’aumône, on prêta l’oreille à ces bouches qui lisaient l’avenir au creux des paumes. Puis la défiance vint, et avec elle les édits ; et l’hôte de la veille devint le proscrit du lendemain.

Qui étaient-ils ? Le siècle les nommait d’un même souffle Égyptiens, Bohémiens, Gitans, Zingaris, et les tenait pour nécromanciens, acrobates, tondeurs de chiens, vanniers — et surtout pillards. On les craignait pour leurs mains prestes autant qu’on les recherchait pour leurs sortilèges ; et la langue des greffes, dure à leur endroit, dit assez le regard que le temps posait sur eux — un regard que les siècles, il faut l’avouer, n’ont guère adouci. Car ce peuple, étranger à la civilisation qui l’entourait, traversait les royaumes en gardant, contre les vents et les édits, l’entière intégrité de sa race : sa langue, ses mœurs, ses lois et ses chefs aveuglément obéis.

Le capitaine du roi

Ce qui étonne, dans le feuillet d’Auch, c’est que le roi lui-même y paraisse. Car ces tribus que ses ordonnances chassaient, le souverain se réservait pourtant d’en nommer le chef. À la fin du XVIe siècle, il l’instituait « capitaine », avec pouvoir de déléguer une part de son autorité. Georges de La Haye tenait de Sa Majesté des provisions datées du 12 septembre 1595 ; c’est en vertu d’elles que, le 20 juin 1601, devant le notaire Béguier, il fit de son compagnon Étienne La Combe son lieutenant sur trois ménages d’Égyptiens.

Ainsi la couronne qui les bannissait leur donnait un capitaine : main gauche ignorant la droite, ou sagesse d’un pouvoir qui, ne pouvant vaincre l’errance, s’essayait du moins à la tenir en laisse.
Ancien acte notarié manuscrit, plume d’oie et cachet de cire verte
Dans les minutes notariales, quelques lignes suffisent parfois à faire resurgir tout un monde.

La guerre du baron

Un demi-siècle passe, et l’archive change de ton. Le 26 janvier 1657, le sénéchal d’Armagnac bannit à perpétuité de son ressort deux capitaines de bohémiens, Henri Christophe et Laplace, avec un soldat de leur compagnie — « tant eux que leurs femmes, enfants et autres de leur suite ». Vol de nuit, effraction : la formule est banale. Ce qui l’est moins, c’est ce que l’on devine derrière elle. Car ce capitaine Christophe n’errait pas seul : un gentilhomme de l’Armagnac l’avait pris à sa solde.

L’affaire mérite qu’on s’y arrête, tant elle peint ces hobereaux gascons chez qui la moindre étincelle rallumait l’antique passion des armes. Bertrand de Mendousse, sieur de La Poutge, s’était fait voler deux juments et quelques brebis par ce même Christophe, et avait obtenu contre lui un décret de prise de corps. Mais le voleur avait trouvé retraite, lui et toute sa compagnie de Bohêmes, sur les terres de François Duchemin, baron de Lauraët et de Marrast, près de Montréal. Mendousse s’en fut donc, avec quatre mousquetaires du roi et quelques amis — un Deymier, un d’Aymier d’Arqués, un Auge de Lamezan, sieur de Baluet — porter civilement au baron la prière de laisser la justice s’accomplir sur son domaine. Mal en prit à la courtoisie. Duchemin, tenant la démarche pour un outrage, sauta à cheval en criant « Aux armes ! » et jeta ses Bohêmes à la rébellion. On échangea une si rude décharge de pistolets et de mousquetons que trois des visiteurs tombèrent blessés, et que le baron lui-même reçut au bras une balle en regagnant son château, dont une charrette embarrassait la porte.

Le parlement de Toulouse informa ; les têtes furent condamnées, par contumace, à tomber. Mais les coupables servaient déjà chez les mousquetaires, et le roi, pour de tels hommes, avait la grâce facile. Le 24 juin 1661, à Paris, Louis XIV leur accorda lettres de rémission, pardon et abolition, scellées de cire verte ; elles furent enregistrées à Auch cinq ans plus tard. Ainsi finit, sans un mort, cette petite guerre où un baron de Gascogne était parti en campagne à la tête d’une troupe d’Égyptiens, comme au temps des chansons de geste.

Chariot bâché et cavaliers cheminant sur une crête de l’Armagnac au crépuscule
Entre Lauraët et Montréal, les anciens chemins demeurent sous le même ciel d’Armagnac.

De tout cela, que reste-t-il ? Trois feuillets dans une liasse, un nom de notaire, un cachet de cire verte et le silence. La nation errante n’a pas laissé de tombeau : elle n’en voulait pas, elle qui faisait profession de ne s’arrêter jamais. Son seul monument est ce papier qu’un érudit d’Auch, un soir du XIXe siècle, tira de l’oubli pour le confier à une revue savante. Les chemins qu’elle suivait sont toujours là, entre Lauraët et Montréal, sous le même ciel d’Armagnac ; on y marche aujourd’hui sans savoir que, sur cette poussière, passèrent jadis des hommes que le roi faisait capitaines et que nul royaume ne voulut jamais garder.

— Fred Augé

Sources & bibliographie

  • Carsalade du Pont (J. de), « Capitaines de Bohémiens », Revue de Gascogne, t. XXXVII, 1896, p. 397-400. — Communication publiant et commentant trois pièces d’archive relatives aux « Égyptiens » en Gascogne ; source première de la présente chronique.
  • « Bail de lieutenant par Georges de La Haye, égyptien », minute du notaire Béguier, tabellion royal d’Auch, 20 juin 1601 (provisions royales du 12 septembre 1595). — Acte instituant Étienne La Combe lieutenant de trois ménages d’Égyptiens ; publié par Carsalade du Pont d’après ses archives personnelles.
  • Arrêt d’expulsion du sénéchal d’Armagnac, 26 janvier 1657, contre les capitaines de bohémiens Christophe et Laplace. — Archives départementales du Gers, série B, 149, fol. 303.
  • Lettres de grâce, rémission et abolition (affaire Mendousse de La Poutge / baron Duchemin de Lauraët), Paris, 24 juin 1661, enregistrées à Auch le 13 janvier 1666. — Archives départementales du Gers, série B, sénéchaussée d’Auch, registre des insinuations 1664-1667, fol. 137 v°.
  • Revue de Gascogne, année 1896 (t. XXXVII), numérisation Gallica / BnF, ark:/12148/bpt6k5726294v.

Texte © Fred AUGÉ · Chroniques gasconnes
Illustrations : reconstitutions — article 50 du règlement (UE) 2024/1689

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