Chroniques gasconnes · Histoire du littoral

Le sable qu’on maudissait

Mimizan, ou comment un fléau devint une plage

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Une histoire renversée : le sable qui menaçait d’ensevelir Mimizan est devenu le sol même de ses étés.

I — Le clocher des naufrageurs

« Que Diou nou preserbi dou coudic de la baleine, dou cantic de la Sirène et dou clocher de Mamisan. » Que Dieu nous préserve de la queue de la baleine, du chant de la sirène et du clocher de Mimizan. Le dicton est gascon, il est vieux, et il range une tour de pierre parmi les monstres. La baleine et la sirène relèvent de la fable ; le clocher, lui, se voyait de la mer. Il dominait les dunes, servait d’amer aux navigateurs, et c’est précisément pour cela qu’on le redoutait : l’apercevoir dans le gros temps, c’était comprendre que la côte vous tenait déjà.

Il faut, pour entendre ce dicton, se défaire de l’image que nous avons aujourd’hui de ce rivage. Avant le VIIᵉ siècle, l’endroit comptait parmi les ports les plus actifs de la façade atlantique : une échancrure naturelle où les petites embarcations trouvaient abri, dans un secteur que les rouleaux rendaient meurtrier. Puis le sable a comblé le port. L’expression n’a rien de littéraire — il l’a rempli, saison après saison, jusqu’à contraindre le bourg à déplacer son centre de gravité au XVIIIᵉ siècle. On n’a pas ici affaire à un paysage : on a affaire à un adversaire.

Les bénédictins venus de Saint-Sever vers l’an mil avaient bâti là un prieuré qui prospéra deux siècles durant, jusqu’à devenir l’un des principaux édifices religieux du nord des Landes. Il déclina ensuite, pillé, délaissé, mal entretenu ; mais ce n’est pas la ruine ordinaire qui le menaçait. En 1778, le curé Loste écrit de son église que la ruine en est « inévitable et sans remède ». La même année, on relève que la dune a recouvert le jardin du presbytère et qu’elle n’est plus qu’à neuf mètres du clocher-porche, douze du presbytère lui-même. On mesurait l’avance du sable comme on mesure celle d’une armée de siège.

Car le sable faisait pis qu’ensevelir : il barrait les eaux. Privés de leur écoulement vers l’océan, les ruisseaux refluaient en arrière du cordon, et les prés devenaient marécages. C’est de là que naît la réputation qui collera si longtemps au pays — l’eau dormante, les moustiques, les fièvres. Le littoral landais du XVIIIᵉ siècle n’est pas un lieu où l’on va : c’est un lieu dont on part.

En 1790, le clocher de la croisée s’effondre et entraîne le chœur dans sa chute. Treize ans plus tard, le 22 floréal an XI — le 12 mai 1803 —, le conseil municipal de Mimizan délibère en des termes que l’on relit aujourd’hui avec un certain vertige : le village est « sur le point d’être enseveli par les sables ». On supplie l’État de faire fixer ces dunes qui « se précipitent d’une manière effrayante ». Ce ne sont pas seulement les maisons de Mimizan qui sont en jeu, précise le texte, mais aussi celles d’Aureilhan, de Saint-Paul et de Sainte-Eulalie.

La suite est connue, quoique mal racontée. On attribue volontiers à Nicolas Brémontier, ingénieur des Ponts et Chaussées, la victoire sur les sables ; il fut surtout celui qui sut la faire financer. Les techniques — palissades, clayonnages, semis de gourbet puis de pin — étaient déjà pratiquées par les frères Desbiey dès 1769, et mises en œuvre sur le terrain par un homme du pays, Peyjehan. À Mimizan même, l’avance de la dune avait commencé d’être enrayée dès 1783, par les habitants. La gloire est allée à l’ingénieur ; le travail avait été fait par ceux que le sable menaçait.

Vint enfin la loi du 19 juin 1857, portée par Chambrelent avec l’appui personnel de Napoléon III, qui imposa aux communes des Landes et de la Gironde d’assainir puis de boiser leurs terrains incultes. On la présente d’ordinaire comme une croisade sanitaire contre le paludisme ; elle fut aussi, et peut-être d’abord, une entreprise de partage : les communaux indivis devinrent propriétés privées, le pin remplaça le troupeau, et le berger sur échasses disparut du paysage. La résistance ne fut pas seulement verbale — trente mille hectares de jeunes forêts brûlèrent en 1868 et 1869. On avait guéri le pays d’un mal ; on lui avait aussi retiré ses terres.

De tout cela, il faut retenir ceci : au moment même où l’on achève de clouer la dune au sol, personne, sur cette côte, n’imagine que l’on puisse un jour y venir exprès.

II — Le bain prescrit

Le XIXᵉ siècle invente un usage de la mer. Il ne s’agit pas encore de plaisir. Le bain est une ordonnance : on y entre bref, on en sort transi, on s’y fait porter s’il le faut, et l’on compte sur le froid, le sel et l’air vif pour secouer les organismes anémiques. Le corps ne s’expose pas, il se soigne. On notera au passage que Mimizan n’a jamais possédé la moindre source thermale, contrairement à une légende tenace : ce qu’elle offrait, c’était l’océan et l’air iodé — une station climatique, non une ville d’eaux.

Encore fallait-il y parvenir. Le 21 juillet 1889, la ligne d’intérêt local de Labouheyre à Mimizan-Bourg est inaugurée : vingt-huit kilomètres par Pontenx-les-Forges, Saint-Paul-en-Born et Aureilhan. Le bourg est désenclavé ; la plage ne l’est pas. Il reste sept kilomètres de route empierrée, et le franchissement du pont rouge bâti en 1879 pour les voitures à chevaux. On ne va pas encore à la mer : on y monte une expédition.

Les hôtels sortent pourtant de terre — Magnes, Duvignac, Duprat, Taris. La station prend un nom qui dit tout de son objet : Mimizan-les-Bains. On y voit paraître les propriétaires fonciers des environs, reconnaissables pour la plupart à leur pantalon de flanelle rouge. En 1896 s’élève la chapelle à la mer, et l’on commence à venir pour la saison.

En 1899, un homme est nommé qui mesure à lui seul le chemin parcouru : monsieur Ducasse, dit « le Tchoc », premier surveillant de la baignade. Sur une côte dont le clocher annonçait aux marins leur perte, voici quelqu’un que l’on paye pour empêcher les gens de se noyer. Cinq ans plus tard, en 1904, la station se dote d’un premier établissement de bains de mer, tout en bois, sur la plage Nord. On y entre dans l’eau à l’abri des regards et sous surveillance. La mer aura été domestiquée par le règlement avant de l’être par le plaisir.

Un journaliste, Maurice Martin, trouve alors le mot qui vendra tout le reste : la Côte d’Argent. Le fléau vient d’être rebaptisé décor.

La vaste plage de Mimizan et l’océan Atlantique
Mimizan-Plage — le rivage devenu destination.

III — Les cousettes du Pylône

En 1911, sur les berges du lac d’Aureilhan, un très riche Anglais fait bâtir un pavillon de chasse de style Tudor, réplique de la maison sud-africaine de Rudyard Kipling dont il reprend le nom : le Woolsack. Hugh Grosvenor, deuxième duc de Westminster, était venu dans les Landes l’année précédente et n’en était pas reparti indemne. On chassait le sanglier à courre dans ces bois où, un siècle plus tôt, on redoutait de voir les villages disparaître.

Ce qui suit tient de la chronique mondaine, et l’on aurait tort de le mépriser : c’est par là que le pays bascule. De 1924 à 1930, Coco Chanel est l’intime du duc et l’hôte privilégiée du château. Churchill, son ami depuis la guerre des Boers, y vient souvent, plante son chevalet au bord du lac et rapportera une vingtaine de toiles de Mimizan et de ses environs ; c’est là qu’il rencontre la couturière, en 1927. Chaplin, Dalí, Suzanne Lenglen, Lloyd George, Georges Carpentier, le roi Alphonse XIII passent sur ces pelouses. La liaison prendra fin en février 1930, le jour du troisième mariage du duc.

On raconte volontiers que la mode du hâle est née d’un coup de soleil pris par Chanel au cours d’une croisière — sur le yacht du duc, précisément. La légende est jolie et probablement fausse : Pascal Ory, qui a consacré un essai à l’invention du bronzage, tient la couturière pour une figure d’avant-garde et non pour la cause du renversement, lequel s’est joué sur une trentaine d’années. Il n’en demeure pas moins qu’en une génération, une civilisation qui vénérait depuis deux mille ans la pâleur des femmes s’est mise à convoiter la peau brune des paysans. L’huile de Chaldée de Jean Patou paraît en 1927 ; l’année suivante, Vogue ose se demander s’il faut être hâlée ; l’Ambre Solaire sort en 1935.

Chanel, cependant, avait laissé à Mimizan quelque chose de plus solide qu’une légende. Elle y disposait d’une villa, le Pylône, où elle envoyait ses petites mains — ses cousettes — passer quelques jours de vacances. Des ouvrières de la couture parisienne, en villégiature sur une plage landaise, plusieurs années avant que la loi n’invente les congés payés. On ajoute que l’arrivée de ces jeunes filles ne fut pas sans effet sur la tranquillité de la station ; on veut bien le croire. Le fait mérite mieux qu’une anecdote : il annonce tout le siècle.

Le 16 juin 1929, trois aviateurs — Assolant, Lefèvre et Lotti —, partis d’Old Orchard Beach à bord de l’Oiseau Canari, se posent en catastrophe sur la plage Nord : premiers Français à relier l’Amérique à l’Europe par les airs. Le monument des Ailes sera inauguré deux ans plus tard. La plage où l’on venait naguère se soigner sert désormais de piste au siècle.

IV — Le règne du corps doré

1936 n’invente donc pas le bronzage ; il le distribue. Avec les congés payés, ce qui n’était qu’un signe d’oisiveté fortunée devient un droit, puis une preuve. Revenir doré, c’est revenir de quelque part.

La parenthèse fut brève. Le 28 juin 1940, les troupes allemandes entrent à Mimizan. On coule dans la dune, à grand renfort de béton, les ouvrages du Mur de l’Atlantique. Il faut en goûter l’ironie : cette dune qu’on avait mis un siècle et demi à fixer, on l’arme. Le sable, promu socle, porte enfin quelque chose.

Puis vient l’âge d’or, celui des tentes de toile et des transistors, du maillot qui recule décennie après décennie — les deux pièces en 1946, l’étroitesse conquérante des années soixante —, des huiles qui promettent le cuivre et donnent l’écarlate. On s’allonge des heures sur le sable, à plat, sans autre projet que de changer de couleur. La planche, qui avait pris pied à Biarritz au milieu des années cinquante, gagne peu à peu tout le littoral et invente un autre rapport à la vague : non plus s’y baigner, mais l’attendre. En trois générations, l’océan sera passé de remède à décor, puis de décor à terrain de jeu.

Le balancier, cependant, revient. À partir des années quatre-vingt, la médecine reprend la parole qu’elle avait perdue : le mélanome, la couche d’ozone, l’indice cinquante, l’ombre recommandée aux heures chaudes, le tee-shirt sur les épaules des enfants. On ne s’expose plus, on se protège ; le corps redevient objet de précaution. Nous voici ramenés, par un détour d’un siècle et demi, au rapport prescrit que nous entretenions avec la mer : le médecin nous y avait envoyés, le médecin nous en rappelle.

V — Le sable qu’on rapporte

Reste l’essentiel, qui est le sol. Sur le littoral de la commune, le trait de côte recule en moyenne d’un mètre dix par an, et une seule tempête d’importance peut en emporter vingt d’un coup. L’hiver 2025-2026 a été rude sur toute la côte aquitaine : à Lège-Cap-Ferret, fin janvier, un blockhaus de plusieurs tonnes a glissé d’une vingtaine de mètres et s’est retrouvé les pieds dans l’eau, lui qui trônait au sommet de la dune. Biscarrosse et Mimizan comptent parmi les secteurs les plus éprouvés. Pour les six années en cours, la communauté de communes consacre à la défense de sa bande côtière un programme estimé à plus de quatre millions d’euros.

Ces blockhaus basculés sont devenus l’emblème du littoral aquitain, et l’on comprend pourquoi : ils étaient ce que nous avions fait de plus lourd, de plus définitif, de plus assuré de durer. L’océan les déplace comme des galets.

Mais l’image que je retiens n’est pas celle-là. Elle se trouve dans le programme d’actions 2024-2029 de la stratégie locale de gestion de la bande côtière, portée par la communauté de communes de Mimizan — un document de gestion, sans la moindre intention littéraire. On y lit, parmi les mesures nouvelles inscrites au titre de l’érosion éolienne, la « valorisation des sables issus du désensablement des rues pour le rechargement des plages », action fléchée annuellement. Il faut le lire deux fois. Le sable que le vent dépose dans les rues de Mimizan-Plage, on le balaie, on le charge, et on le rapporte au rivage — parce qu’on craint d’en manquer.

Deux siècles plus tôt, un conseil municipal suppliait l’État de contenir ce même sable qui allait ensevelir le bourg, son église et trois villages voisins. Nous l’avons combattu, puis fixé, puis nous nous sommes allongés dessus, et nous voici à le transporter en camion de peur qu’il s’en aille. L’ennemi est devenu un décor, le décor un patrimoine, et le patrimoine une inquiétude. Le sable, lui, n’aura jamais rien fait d’autre que ce qu’il fait depuis toujours : passer.

Bibliographie — « Le sable qu’on maudissait »

  1. SARGOS (Jacques), Histoire de la forêt landaise. Du désert à l’âge d’or, Bordeaux, L’Horizon chimérique, 1997, 559 p. (ISBN 2-907202-61-8). 3ᵉ éd. 2004.
  2. CORBIN (Alain), Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, 1750-1840, Paris, Aubier, coll. « Collection historique », 1988, 411 p. Rééd. Flammarion, coll. « Champs » n° 218, 1990 ; nouvelle éd. Flammarion, 2018 (ISBN 978-2-08-142383-1).
  3. ORY (Pascal), L’invention du bronzage. Essai d’une histoire culturelle, Éditions Complexe, 2008, 135 p. Rééd. Flammarion, coll. « Champs Histoire », 2 mai 2018, 154 p. (ISBN 978-2-08-142240-7).
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