Lettres de GascogneBazadais13 octobre 2026
La nuit des Alains
Paulin de Pella et le siège de Bazas
En 459, un vieillard de quatre-vingt-trois ans, petit-fils du poète Ausone, mit en vers l’histoire de sa vie pour en rendre grâce à Dieu. Au cœur de ce poème oublié, une nuit de 414 sous les murs de Bazas, où un homme seul sauva sa ville assiégée…
Il avait quatre-vingt-trois ans, et il comptait ses années à la manière des anciens, par semaines : « dans le cours de ma douzième semaine d’années, j’ai vu six solstices brûlants de l’été, et autant de froids d’hiver ». Il était veuf, à demi ruiné, et il avait vu mourir le monde dans lequel il était né. Alors, vers 459, il prit la plume pour écrire non pas des mémoires, dont il se jugeait indigne, mais une Action de grâces à Dieu sous la forme de mon journal : six cent seize vers latins, lourds, empruntés, où chaque malheur est relu comme un bienfait. Les érudits l’appellent Paulin de Pella, du nom de sa ville natale ; son poème, l’Eucharisticos, ne subsiste plus que dans un seul manuscrit.
Ce n’est pas un chef-d’œuvre, et son traducteur anglais, en 1921, le disait sans ménagement : les vers y avancent, sans souci du rythme, « comme un train lent sur une voie mal posée ». Mais aucun texte ne fait voir de plus près ce que furent, pour une famille de l’aristocratie bordelaise, les années où les Goths s’installèrent en Aquitaine. Et il contient une nuit, une seule, sous les remparts de Bazas, qui vaut tous les récits de bataille.
IILà où la belle Garonne…
Paulin était né en 376 à Pella, en Macédoine, la ville d’Alexandre, où son père occupait une haute charge. Neuf mois plus tard, l’enfant traversait la mer dans les bras tremblants de ses nourrices pour gagner Carthage, où ce père devenait proconsul d’Afrique ; puis ce fut Rome, et enfin, en 379, la ville d’où étaient originaires ses aïeux : « Enfin, au terme de longues routes, je vins à Bordeaux, où la belle Garonne fait entrer dans les murs les flots de l’Océan par une porte où passent les navires. » Le grand-père qui l’accueillit était consul cette année-là ; c’était Ausone, le poète, l’ancien précepteur de l’empereur Gratien.
L’enfant parlait grec avec les serviteurs et ignorait presque le latin ; on lui fit lire, dès cinq ans, « les dogmes de Socrate, les fictions guerrières d’Homère et les errances d’Ulysse », puis Virgile, qu’il ne comprenait pas. Une fièvre interrompit l’étude ; les médecins prescrivirent l’exercice, et les livres cédèrent la place aux chevaux, aux chiens et à la chasse. Vint le temps des parures et des plaisirs, puis un mariage de raison, qui lui apporta un domaine à l’abandon. Il le remit en état, replanta les vignes, paya ses impôts, et s’offrit une vie de grand propriétaire : des appartements pour l’été et pour l’hiver, une table abondante, des serviteurs nombreux et jeunes, une argenterie « plus précieuse par le prix que par le poids », et des écuries pleines. Il l’avoue sans détour : il aimait le luxe, mais pourvu qu’il ne coûtât pas trop.
Les chemins d’une vie
De Pella à Marseille
- PellaNaissance, près de Thessalonique, où son père servait l’Empire.
- CarthageNeuf mois plus tard, son père devient proconsul d’Afrique.
- RomeAprès dix-huit mois en Afrique, la Ville.
- BordeauxLa maison du grand-père, consul cette année-là.
- BazasLa patrie des aïeux, assiégée par les Goths et les Alains.
- MarseilleUn petit bien, une maison, quatre arpents de terre usée.
Lieux et dates d’après l’Eucharisticos et l’introduction d’Evelyn-White (1921). La date du séjour à Marseille n’est pas connue ; le lieu où le poème fut écrit non plus.
IIIILa maison sans hôte
Il avait passé trente ans quand tout se défit à la fois. Son père mourut presque au moment où les Barbares « firent irruption dans les entrailles de l’Empire romain » : son éditeur place ce double deuil vers 406. Les Wisigoths, peuple fédéré au service de l’Empire, finirent par entrer dans Bordeaux, et ils y furent reçus, rappelle Camille Jullian, presque en amis. Les grandes maisons recevaient alors un « hôte » goth, et certains de ces hôtes, reconnaît Paulin, mirent leur honneur à protéger ceux qui les logeaient. Paulin, absent, ne l’avait pas fait ; sa demeure, écrit-il, « était alors la seule à n’avoir pas d’hôte goth ». Quand vint le départ, elle fut livrée au pillage.
Un malheur n’arrivant jamais seul, l’empereur fantoche Attale, que les Goths avaient fait et défait, lui avait décerné un titre sans revenu, celui de comte des largesses privées. Paulin s’en défend : il ne servait pas ce « tyran chancelant », il cherchait la paix avec les Goths. Elle vint, mais trop tard pour lui. Sur l’ordre de leur roi Ataulf, les Goths quittèrent Bordeaux en traitant la ville « comme vaincue par le droit de la guerre », et l’incendièrent ; ils dépouillèrent Paulin et sa mère de tous leurs biens, et leur firent la grâce, dit-il, de les laisser partir sans blessure. Evelyn-White date ce départ de 414.

« Ils nous traitèrent avec la plus grande dureté, comme vaincus par le droit de la guerre, en brûlant toute la ville. » Paulin de Pella, Eucharisticos. Évocation de Bordeaux en 414.
IIIIIIBazas, patrie des aïeux
Chassés de leur maison incendiée, ils gagnèrent Bazas, la ville voisine, « patrie de mes aïeux » : le père d’Ausone y était né. Ils y trouvèrent le siège. L’armée qui cernait les remparts mêlait des Goths et des Alains, ces cavaliers venus de l’Est, entrés en Gaule avec les grandes invasions et qui marchaient alors avec les Goths. Mais le danger, dit Paulin, était au-dedans plus encore qu’au-dehors : « une faction d’esclaves, mêlée à la fureur insensée de quelques jeunes gens, de naissance libre pourtant, armée tout exprès pour le massacre de la noblesse ». Camille Jullian, en 1893, citait ces vers parmi les signes des séditions d’esclaves qui accompagnèrent, en Aquitaine, les derniers temps de la Gaule romaine.
La sédition fut étouffée par la mort de quelques coupables. Un assassin avait été chargé de tuer Paulin ; il périt, écrit-il, de la main d’un autre, sans que lui-même l’eût su. Il n’en tira aucune assurance. Il venait d’apprendre qu’on pouvait mourir aussi bien dans la ville qu’au-dehors, et la peur, avoue-t-il, lui inspira « une erreur nouvelle ».
IVIVUne seule nuit
Parmi les assiégeants se trouvait un roi qu’il appelle « depuis longtemps mon ami ». De cette amitié, nous ne savons rien d’autre : ni où ni quand Paulin avait connu ce roi barbare, ni ce qui les liait. Il savait seulement que ce roi ne pressait la ville que contraint par la volonté des Goths, et il crut pouvoir obtenir de lui un sauf-conduit pour quitter Bazas avec les siens. Il sortit de la ville, traversa le camp sans que personne l’arrêtât, et parla au roi. La réponse le glaça. Les Goths, lui apprit le roi, le menaçaient de nouveau des pires traitements ; hors des murs, il ne pouvait le protéger ; et, l’ayant reçu, il ne pouvait plus, sans danger pour lui-même, le laisser rentrer seul dans la ville. Il n’y avait qu’une issue : que le roi y entrât avec lui. En fait, le roi voulait se dégager des Goths, dont tout porte à croire que l’alliance lui pesait.
Paulin avoue qu’il resta « stupéfait », épouvanté par ce marché et par le danger qu’on venait de lui révéler. Il mesurait alors ce que sa démarche avait de « téméraire », comme il l’écrira : sorti pour sauver les siens, il se retrouvait seul au milieu de l’ennemi, sans pouvoir revenir. Puis il se reprit, et c’est lui qui donna forme à cette paix. Il soutint « hardiment » le projet de son ami encore hésitant, le détourna des exigences que la ville ne pourrait jamais accepter, le pressa de proposer sans délai celles qu’elle pourrait accorder. Le roi approuva, alla lui-même consulter les notables de la ville et mena l’affaire « en une seule nuit ». Au matin, toute la nation des Alains, les femmes avec les guerriers, se rassemblait sous les murs. L’épouse du roi fut livrée aux Romains comme otage, et avec elle le fils préféré du roi ; Paulin fut rendu aux siens par une clause du traité, « comme si l’ennemi goth nous eût sauvés ensemble ». Les Goths, voyant leur armée amputée d’une bonne part et leurs alliés retournés contre eux, n’osèrent plus rien et levèrent le siège d’eux-mêmes. Les Alains partirent à leur tour, prêts, dit Paulin, à garder la paix avec les Romains partout où le sort les mènerait.
Qui était ce roi ? Paulin ne le nomme pas. Evelyn-White, dans une note de 1921, l’identifie au roi des Goths, Ataulf, ce qui ne s’accorde guère. Le texte même invite à une autre lecture : le roi n’assiège qu’à contrecœur, « par la volonté contraignante de la nation des Goths », et c’est son peuple, non les Goths, qui passe du côté des Romains. Tout porte à y voir un roi des Alains, allié subordonné des Goths ; l’historien S. M. Perevalov parle d’ailleurs, dans le titre même de son étude, de « rupture de l’alliance alano-gothique ». Le nom de ce roi, lui, reste dans le silence du poème.
Paulin, lui, ne se donne pas le beau rôle. Il appelle sa démarche une « erreur » née de la peur, une entreprise « commencée témérairement », que Dieu finalement changea en joie. C’est toute la morale de son livre.
VVLe champ vendu à un Goth

La délivrance de Bazas ne lui rendit rien. Une partie de l’héritage de son grand-père avait été dispersée par les Barbares, une autre par l’iniquité de Romains, et parmi eux, dit-il avec une douleur qu’on sent vive, de ses proches mêmes. Il voulut partir pour la Grèce, où les domaines de sa mère restaient intacts ; sa femme refusa la traversée, et il ne voulut ni l’y contraindre ni l’abandonner. Il songea à se faire moine ; de saints hommes l’en détournèrent et lui imposèrent une pénitence, au terme de laquelle il revint à la communion, le jour de Pâques de l’an 421. Puis les morts se succédèrent : sa belle-mère, sa mère, sa femme. Ses fils partirent pour Bordeaux, où vivaient désormais des Goths établis ; l’un, déjà prêtre, mourut jeune ; l’autre, après avoir connu l’amitié puis la colère du roi, finit de même.
Il se retira à Marseille, sur un petit bien de famille : une maison en ville, un jardin, quelques vignes, « à peine quatre arpents » d’une terre épuisée qu’il s’obstina pourtant à cultiver. L’âge et la pauvreté l’en chassèrent ; il songea à revenir à Bordeaux, mais pour y vivre de quoi ? Il vécut, dès lors, dans une quasi-misère. C’est alors que vint, dit-il, le dernier bienfait, le dernier geste : la terre de Marseille ne lui appartenait plus qu’à titre précaire quand un inconnu voulut l’acheter.

« Tu suscitas pour moi, parmi la nation des Goths, un acheteur que je ne connaissais pas, qui m’envoya de lui-même un prix, non pas juste, certes, mais pour qui le recevait, je l’avoue, un bienfait inespéré. »
Paulin de Pella, Eucharisticos, v. 575-579
Ce Goth sans nom, qui envoyait de lui-même le prix d’un petit champ, est le dernier personnage du poème. Paulin y voit la main de Dieu, et peut-être a-t-il raison. Mais le lecteur, quinze siècles plus tard, ne peut s’empêcher de regarder la scène autrement : le petit-fils du consul Ausone, l’héritier de la plus brillante famille de Bordeaux, sauvé de la misère par la générosité imparfaite d’un Barbare, et qui trouve dans ce prix injuste de quoi remercier le ciel.
Il ne demande plus rien à la fin, sinon de ne pas trop craindre la mort. Il l'avait pourtant déjà vue : celle du monde dans lequel il était né...
Fred Augé
