Montaut sous la Terreur

Le baron de Montaut

À un jour de Thermidor — un gentilhomme gascon dans la dernière charrette de la Terreur

7 thermidor an II25 juillet 1794Barrière du Trône renversé

Il est, dans le calendrier des hommes, des dates qui ne pardonnent pas. Le 7 thermidor de l’an II — le 25 juillet 1794 —, quand la charrette roula une dernière fois vers la barrière du Trône renversé, un vieillard gascon y montait, arraché depuis des mois à sa terre de Montaut, à ces créneaux battus par le vent des coteaux d’Auch. Il ignorait — comment l’eût-il su ? — que la Terreur allait s’effondrer deux jours plus tard avec l’homme qui l’avait armée, et qu’un peu de patience l’eût rendu à la vie. Ainsi la Révolution, qui se croyait fille de la raison, obéissait au plus aveugle des maîtres ; et le baron de Montaut s’en fut dormir dans la fosse de Picpus, emporté le même jour que le poète André Chénier, sans qu’un vers gardât son nom. Il fallut qu’un érudit, un siècle plus tard, penché sur des registres jaunis, rappelât un moment à la lumière cette ombre gasconne que le pays avait laissée s’éteindre.

IUn premier baron d’Armagnac

Il faut d’abord se représenter l’homme avant la tourmente, car c’est de sa grandeur même que naîtra sa perte. Jean-Antoine de Rouilhan, comte de Rouilhan, baron de Montaut, était seigneur de Pis, de Mons et de Saint-Martin, et sa terre de Montaut — l’actuel Montaut-les-Créneaux, sur les hauteurs qui dominent Auch — portait le titre glorieux et déjà suranné de première baronnie d’Armagnac. Le nom disait tout : il primait sur les autres barons de la province, il tenait dans les cérémonies un rang que les siècles avaient poli et que l’an 1789 allait rendre odieux.

L’étrange est que cet homme des privilèges fût aussi un homme des Lumières. « Vrai gentilhomme du XVIIIe siècle, lettré, libéral, philosophe même », écrit son biographe : il se préoccupait de politique, d’économie sociale, de religion, professait des principes larges, et entretenait avec le ministre Necker une correspondance suivie où il lui soumettait ses vues et lui demandait conseil. On conserve encore aux Archives nationales plusieurs de ses lettres au contrôleur général. Le fond de sa nature était une confiance absolue dans l’empire du droit : il tenait la légalité pour indestructible, et croyait qu’aucune fureur ne saurait prévaloir contre elle. Il porta cette illusion sublime et fatale jusque sur l’échafaud.

Ses deux fils avaient été élevés dans ces principes. L’aîné, Alexandre, dit de Montault, servait en 1789 dans le régiment d’Angoumois. Le cadet, Jean-Claude, dit de Mons, s’était pris de passion pour la jeune Amérique : engagé à quatorze ans, il avait fait sous Rochambeau la guerre de l’Indépendance jusqu’à la capitulation de Yorktown, était rentré lieutenant en 1783, et chevalier de Saint-Louis à vingt-quatre ans. Une famille de service et d’épée, donc, mais que ses titres mêmes désignaient à la vindicte des temps nouveaux.

Car le baron avait le tort d’être orgueilleux de ses vieilles prérogatives. Il avait plaidé contre Monseigneur d’Apchon, archevêque d’Auch, au sujet de son entrée solennelle : selon une coutume gothique, le baron de Montaut devait recevoir le prélat aux portes de la ville, l’installer dans son église et le servir à son premier repas, moyennant quoi il s’appropriait la mule et la vaisselle d’argent de l’archevêque. Plutôt que de s’y soumettre, d’Apchon préféra payer cinq mille livres d’indemnité — et son successeur, Monseigneur de La Tour du Pin, dut faire de même. Le baron plaidait encore contre le chapitre de la cathédrale pour garder son titre de chanoine honoraire, avec émolument et stalle au chœur touchant celle du roi. Ces antiques hochets, lucratifs autant qu’honorifiques, juraient avec l’esprit du temps. Ils firent de lui, aux yeux du peuple, l’incarnation même de ce monde qu’on voulait abattre.

IILa Terreur dans le Gers : le règne de Dartigoeyte

Pour comprendre ce qui allait fondre sur lui, il faut nommer l’homme qui apporta la Terreur en Gascogne : le conventionnel Dartigoeyte, envoyé en représentant du peuple dans les départements du Gers et des Basses-Pyrénées « pour les terroriser ». Il s’acquitta de sa mission avec rage. Dès l’automne de 1793, il écrivait à la Convention qu’il avait mis « la terreur à l’ordre du jour », que tous les aristocrates tremblaient, que toutes les personnes suspectes étaient arrêtées.

Les mémoires du temps en ont laissé un portrait effrayant. Presque toujours ivre, il joignait la débauche à la cruauté ; ses collègues mêmes, à la tribune de la Convention, l’accusèrent de férocité, de dilapidations et d’une dépravation inouïe. Le 20 décembre 1793, il fit célébrer dans la cathédrale d’Auch profanée la fête de la Raison ; puis, sur la place, on dressa un bûcher couvert de titres féodaux, on y traîna dans un tombereau « deux vierges à miracle », les croix et les saints du pays, et la carmagnole tourna toute la nuit autour de ce brasier philosophique. Voilà le climat où un vieux baron des coteaux avait à défendre sa vie.

Un incident acheva d’allumer la machine. Le 17 germinal an II, comme Dartigoeyte pérorait au théâtre d’Auch, une brique tomba des galeries hautes et se brisa au pied de la tribune. On voulut y voir un attentat contre le représentant du peuple. Un jeune paysan, à peine engagé volontaire, fut saisi. La Convention, sur le rapport de Barère, décréta que les coupables seraient traduits à Paris ; mais la commission militaire, arrivée à Auch le 25 germinal, avait devancé le décret. Dès le lendemain elle condamnait le malheureux volontaire, et lui trouvait des complices parmi les reclus de l’évêché — huit prisonniers pris sans doute au hasard, dont six furent exécutés le jour même et trois le lendemain à neuf heures du soir. Tous les reclus eussent péri de la sorte, si la nouvelle du décret n’avait interrompu l’œuvre sanguinaire. Le baron de Montaut fut de ceux que ce hasard épargna — pour un temps.

IIIL’engrenage de Montaut : la potence sur la terrasse

L’acharnement contre lui avait commencé plus tôt, et de plus bas. Ses ennemis n’étaient pas les grands principes de la Révolution, mais des voisins : ses redevables. Dans le vaste périmètre de ses quatre seigneuries, il n’était guère d’habitant qui ne lui dût rente ou prestation, et le courant qui montait contre les redevances foncières fit de la haine du créancier le levier de la haine du noble. Un ancien tuilier, Pierre Sauzet, devenu commandant de la garde nationale, et un maire nommé Dupouy — tous deux débiteurs du baron — menèrent la meute.

Une nuit, sous les ordres du major Gélotte, la populace ameutée escalada les murs du château et dressa une potence sur la terrasse, tandis que la municipalité, complice, se tenait en permanence pour ne rien perdre du spectacle. Le baron lui-même a raconté sa fuite au petit jour, et ses lignes valent mieux que tout commentaire :

Je fus informé de ces préparatifs et, songeant à éviter une mort certaine, je résolus de partir pour Auch au point du jour. Je fis mettre à la hâte sur une charrette les meubles et effets qui m’étaient le plus nécessaires ; et, pour passer au milieu de cette horde de brigands, mes domestiques et mes enfants s’armèrent chacun d’un fusil. Je sortis ainsi de Montaut avec la charrette portant mes meubles.

Devant cette fière contenance, les émeutiers n’osèrent attaquer ; ils se contentèrent de suivre la petite troupe en poussant des cris de mort. Mais Sauzet courut à franc étrier lever le tocsin dans les villages voisins et quérir des renforts à Auch. Des hommes armés arrivèrent des deux côtés, saisirent la charrette et, plaçant le baron, ses enfants et ses gens entre deux haies de fusils, les menèrent devant la maison commune. Pendant ce temps, une bande de pillards s’introduisait par les toits dans le château et le saccageait à loisir : l’argenterie, les meubles, tout fut emporté ; « on emporta jusqu’aux planchers ». La charrette, fouillée sur le carreau par la plèbe en délire, ne livra que deux pistolets et deux épées. Le baron résume la scène avec une amertume magnifique :

Avides de sang et féroces comme des cannibales, ils ont comploté ma mort et préparé sous mes yeux les instruments du supplice honteux auquel ils m’avaient condamné, ainsi que mes enfants. Les fusils et les potences sont, à la vérité, des arguments sans réplique ; mais ils détruisent les personnes sans anéantir leurs droits.

Les droits ! Qui songeait encore à les protéger malgré la fameuse Déclaration ? Le règne de la force s’avançait à grands pas. Le baron portait plainte, obtenait du Directoire du département la restitution de cinq fusils saisis ; la municipalité opposait un refus absolu, la maréchaussée reculait, et l’autorité elle-même sombrait dans le mépris. À s’obstiner à croire à la loi, le vieux gentilhomme ne faisait qu’irriter des ennemis qu’il eût fallu fuir.

IV« Il ne nous arrive rien que par les décrets de la Providence »

Il ne voulut pas fuir. Il avait soixante ans, sa fortune était toute foncière et déjà tarie par les confiscations ; il préférait, disait-il, « attendre la mort chez lui plutôt que d’aller la chercher au loin dans la misère et l’exil ». Ses fils, eux, s’étaient cachés : l’aîné, simple employé dans une fabrique de salpêtre à Narbonne ; le cadet errant vers la frontière d’Espagne sous le nom de Moïse Aaron, vivant du travail de ses bras. Le père resta seul, debout dans l’orage.

Le 24 octobre 1793, sur mandat du comité de surveillance d’Auch, il fut « pris au corps » comme père d’émigré et reclus à l’ancien archevêché. Puis, le 29 prairial an II, l’ordre tomba, signé en vertu d’un arrêté de Dartigoeyte : conduire « de brigade en brigade au tribunal révolutionnaire de Paris le nommé Antoine Rouilhan, de la commune de Montaut ». Ce même jour, le condamné écrivit à son fils Alexandre une lettre que l’on ne relit pas sans serrement de cœur :

On vient de m’inviter à me tenir prêt à partir demain matin pour Paris. Quelque chose que l’on m’impute, je n’ai rien à me reprocher. Il faut se soumettre à tout ; il ne nous arrive rien que par les décrets de la Providence… Je vous souhaite plus de bonheur qu’à moi. C’est pour vous autres que j’ai travaillé toute ma vie ; je ne faisais rien pour moi. J’espère que Dieu me fera la grâce de me reconnaître et de me pardonner… Adieu, cher citoyen, je vous embrasse.

Convoyé « de brigade en brigade, comme le plus vulgaire malfaiteur », au bout de cette longue et cruelle route, il fut écroué à la Conciergerie. On ne sait rien de son séjour dans ces caveaux obscurs, ces « chambres de paille » d’une insalubrité révoltante, où sept mille détenus attendaient leur tour. Un contemporain, Paganel, disait à la Convention que l’homme qui attend son arrêt dans ces tombeaux « eût béni sur son seuil la main bienfaisante qui lui aurait donné la mort ». La justice sommaire organisée par la loi du 22 prairial suffisait à peine à vider les prisons ; Fouquier-Tinville faisait tomber des centaines de têtes par semaine, et « le hasard seul présidait, la plupart du temps, à la confection des listes funèbres. On prenait dans le tas pour faire de la place. » Le baron attendit son tour une quinzaine de jours.

Un vieil homme écrivant une lettre dans un cachot de la Conciergerie
La chambre de paille : silence, dénuement et dernière lettre.

VLe 7 thermidor : la charrette de Chénier

Le 7 thermidor an II, il fut compris dans une fournée de quarante-cinq accusés qui n’avaient eu entre eux d’autre rapport que le préau de la prison, aux rares heures où on leur laissait respirer un air moins fétide que celui du cachot. On les divisa en deux groupes, jugés en bloc. Dans la première catégorie — vingt-sept têtes — figuraient le poète André Chénier et son ami Roucher, le baron de Trenck, le comte de Montalembert, le marquis de Roquelaure, le comte de Créqui-Montmorency, l’ex-conseiller Goëzman. Dans la seconde — dix-huit accusés — se trouvaient le baron de Montaut, M. de Guibert, ex-sénéchal de Toulouse, et un certain Antié dit Léonard, « ex-coiffeur de la femme de feu Capet ». La même fournée qui emportait le plus pur poète du siècle emportait le vieux baron gascon : deux inconnus l’un à l’autre, réunis pour l’éternité par le tranchant d’un même jour.

Depuis la loi de prairial, la procédure ne connaissait plus ni témoins ni défense : lecture de l’acte d’accusation, un bref interrogatoire, et l’on ne prenait même pas la peine de vérifier l’identité de l’accusé. On sait que l’acte d’accusation de Chénier le confondait avec son frère et le disait chef de brigade de l’armée de Dumouriez. Le baron de Montaut, lui, fut jugé et condamné sous un nom déformé, tel qu’il court encore dans certaines listes où nul ne l’a reconnu :

Rouilhard, Jean-Antoine, ex-noble, ci-devant seigneur et premier baron de la ci-devant comté d’Armagnac, natif de Monges, département du Gers, demeurant à Piche, même département, âgé de soixante ans.

La preuve de sa « conspiration » tenait en une lettre trouvée chez lui, datée du 11 juillet 1792, sans signature, où un correspondant déplorait le sort du roi après l’insurrection du 20 juin : « La consternation, l’indignation et la fureur ont tour à tour maîtrisé mon cœur… » Il n’en fallait pas davantage. Le jugement rendu au nom du peuple français condamna à mort, « conformément aux articles de la loi du 22 prairial », les nommés Labrousse-Belleville, Rouilhard, Guibert, Vinfray, Sevin, Raoul, Varnez, Antié dit Léonard, Voineau, Vérine, Saugeon et les autres. Le même jour, à la barrière du Trône renversé, la lame tomba quarante-cinq fois. Les corps furent jetés à la fosse commune de Picpus, où Chénier venait de descendre.

Deux jours plus tard, le 9 thermidor, Robespierre était renversé ; le 10, il montait à son tour à l’échafaud, et les charrettes s’arrêtaient. Quarante-huit heures encore, et le baron de Montaut eût vécu.

Et c’est ici que l’Histoire atteint au tragique le plus pur. La Terreur qui l’avait pris à un jour près ne fut pas vaincue par la vertu, mais par la peur et par l’heure ; et le vieux gentilhomme qui avait tant cru à la loi mourut de la seule chose contre quoi la loi ne peut rien : le hasard.

VILe nombre et la mémoire

Combien furent-ils, ces Gascons happés par la machine parisienne ? Le Tribunal révolutionnaire de Paris, du 6 avril 1793 au printemps de 1795, jugea plus de cinq mille deux cents accusés et en envoya près de deux mille huit cents à la guillotine — l’immense majorité après la loi du 22 prairial, dans ces sept semaines de « Grande Terreur » où l’on prononçait une moyenne de trente condamnations à mort par jour. Le Gers, province lointaine et rurale, fut de ceux que l’on dit « relativement épargnés » ; mais épargné ne veut pas dire indemne, et le département fournit son contingent à la fosse commune.

C’est précisément pour les compter et les nommer un à un que la Revue de Gascogne consacra, à partir de 1890, toute une série d’études intitulée « Les Victimes du Gers devant le Tribunal révolutionnaire de Paris (an II) », dont le baron de Montaut ouvre le cortège. À côté de lui, l’érudition patiente a tiré de l’ombre d’autres visages : ses compagnons de charrette, comme M. de Guibert, ex-sénéchal de Toulouse, ou l’humble Antié dit Léonard, coiffeur de la reine ; les huit reclus de l’évêché d’Auch fauchés en germinal par la commission militaire, dont l’Histoire n’a pas même retenu tous les noms ; et cette longue théorie de prêtres du diocèse d’Auch, réfractaires, déportés ou exécutés, à qui les érudits du XIXe siècle ont dû consacrer un livre entier. Chaque nom retrouvé est une petite résurrection ; chaque nom perdu, une seconde mort.

Ruines d'un château gascon sur un coteau au crépuscule
Montaut-les-Créneaux : la mémoire des pierres et le souffle du temps.

Il faut mesurer ce que l’oubli avait déjà fait. Dès 1867, un bibliographe du Gers, Tarbouriech, dressant la liste des condamnés du département, avait purement et simplement omis le baron de Montaut : trompé, comme d’autres, par le nom estropié de « Rouilhard » et par la fausse résidence de « Piche », il n’avait pas reconnu, sous ce vagabond anonyme, le premier baron d’Armagnac. Le sort de sa maison acheva de brouiller les pistes : le fils aîné, Alexandre, traduit à son tour devant le tribunal de Perpignan, ne dut son acquittement qu’à une erreur sur la personne. Le père jeté à Picpus, le fils sauvé par un malentendu — il n’en fallait pas plus pour que le nom de Rouilhan de Montaut glissât hors de la mémoire du pays.

Et pourtant il est là, ce nom, dans les registres du comité de surveillance d’Auch que d’autres chercheurs — un Charles Palanque, aux Archives départementales du Gers — ont rouverts pour lui. Il est là dans la lettre où un vieillard, la veille du départ, embrassait son fils et remettait sa vie « aux décrets de la Providence ». C’est tout ce qui reste : quelques feuillets, une potence sur une terrasse, une charrette, un jour de trop. Mais c’est assez pour qu’en passant sur les hauteurs de Montaut-les-Créneaux, sous le vent qui n’a pas changé, on se souvienne qu’un homme y crut à la loi jusqu’à en mourir, et que l’Histoire, parfois, ne tient qu’au fil d’une journée.

Sources & références

Revue de Gascogne, t. XXXI (Auch, 1890, Société historique de Gascogne) : « Les Victimes du Gers devant le Tribunal révolutionnaire de Paris (an II) — Jean-Antoine de Rouilhan, baron de Montaut ». — Archives nationales, dossier du Tribunal révolutionnaire ; extraits des délibérations du comité de surveillance d’Auch (Archives départementales du Gers, série L, recherches de Ch. Palanque). — Comte de La Hitte, Le Procès de Mgr d’Apchon, archevêque d’Auch, au sujet de son entrée solennelle, avec le baron de Montaut (Auch, 1882). — Tarbouriech, Bibliographie politique du département du Gers pendant la période révolutionnaire (Auch, 1867). — Le Moniteur universel, an II. Les citations en italique reproduisent les propres écrits du baron et le texte du jugement, tels que rapportés par la Revue de Gascogne.

Défiler vers le haut