Chroniques gasconnes · Renaissance

Le visage sauvé par Titien

Georges d’Armagnac, ou le dernier éclat d’un nom foudroyé

Il est des noms que l’Histoire semble avoir voulu effacer deux fois : une première par le fer, une seconde par l’oubli. Celui des comtes d’Armagnac était de ceux-là — tombé à Lectoure en 1473, dispersé comme une cendre que le vent du Gers emporte par-dessus les coteaux. Et pourtant, dans une salle silencieuse du Louvre, ce nom respire encore : il a le visage grave d’un prince de l’Église, la main posée sur une lettre, les yeux tournés vers quelque royaume qui n’est plus. Titien, qui peignit les doges et l’empereur, a fixé là, sur la toile, le dernier des Armagnac, comme on grave une épitaphe sur le marbre de Carrare. Le sang des vaincus avait trouvé, pour survivre, le plus sûr des asiles : la beauté.

Le sang foudroyé

Pour comprendre cet homme, il faut remonter au désastre dont il est né. La maison d’Armagnac, qui avait tenu tête aux rois et donné un connétable à la France, s’était brisée sous Louis XI : Jean V, le dernier grand comte, périt à Lectoure en 1473, ses murs ouverts par traîtrise, sa lignée vouée à l’extinction. De cette ruine, pourtant, un rameau survécut — le rameau de la bâtardise, que l’on méprisait moins en ces temps qu’on ne le ferait plus tard. Charles d’Armagnac, frère du comte décapité, eut un fils naturel, Pierre ; et Pierre, à son tour, fut le père de Georges, venu au monde vers l’an 1500.

L’enfant grandit donc avec, dans les veines, le souvenir d’une grandeur abolie. Mais il avait pour lui une autre parenté, vivante celle-là : les rois de Navarre, et surtout cette princesse lettrée, Marguerite d’Angoulême, sœur de François Ier, future reine de Navarre, qui régnait sur les esprits autant que sur ses terres. Auprès d’elle, Georges s’instruisit, prit le droit, reçut la prêtrise, et respira l’air d’un christianisme réformateur où l’on rêvait de concilier l’Évangile et les lettres anciennes. Le destin d’un cadet sans patrimoine se dessinait : non plus la lance, mais la crosse ; non plus le champ de bataille, mais le cabinet et l’ambassade.

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Le prélat-passeur

En 1530, il n’a pas trente ans qu’on le fait évêque de Rodez. Il administrera aussi Vabres et, par un retour singulier du sort, Lectoure même — cette ville où sa maison s’était éteinte. Mais Georges d’Armagnac n’est pas de ces prélats qui se contentent de percevoir leurs dîmes. Il a la passion des livres et des pierres. À ses côtés veille un homme dont le nom mérite d’être tiré de l’ombre : Guillaume Philandrier, humaniste, commentateur de Vitruve, architecte.

C’est lui qui, sous le patronage du cardinal, donnera à la cathédrale de Rodez ce frontispice Renaissance qui surprend encore le voyageur — un visage d’Italie posé sur un corps gothique. Tandis que l’évêque accumule les manuscrits, son secrétaire dresse le catalogue d’une bibliothèque qui ne cesse de croître. Deux hommes, une même soif : faire entrer le grand siècle italien dans le Midi de la France.

Venise, et le regard du Titien

L’heure de Venise sonne en 1536. François Ier l’envoie ambassadeur auprès de la Sérénissime, cette République marchande qui est alors la porte ouverte sur l’Orient, sur les Grecs en exil, sur les marbres et les livres du monde entier. Deux années durant, de 1536 à 1538, d’Armagnac y mène la double vie du diplomate : il surveille les Turcs et les Habsbourg, déchiffre les silences du Doge — et, dans le même temps, achète pour le connétable de Montmorency des antiques qu’il fait convoyer de Rome à Marseille, signale au roi l’impression des Règles d’architecture de Serlio en 1537, paie de sa bourse des copistes grecs. L’ambassade, chez lui, déborde toujours la politique : elle est commerce d’idées autant que de nouvelles.

C’est là, dans la cité des lagunes, qu’il pose devant le plus grand peintre de l’âge. Titien le saisit en majesté sombre, une lettre entre les doigts, et derrière lui, fidèle, la silhouette de Philandrier penché sur l’écritoire — le maître et le savant, la pourpre et la plume.

Le tableau retrouvé — un manifeste peint

Ce double portrait a sa propre odyssée, presque aussi romanesque que celle du modèle. Au XVIIe siècle, il orne les collections du duc de Buckingham, ce favori des rois Stuart qu’un poignard abattit en 1624. L’inventaire dressé après sa mort note une toile énigmatique : « L’ambassadeur de France, dictant, par le Titien. »

Puis la mention se perd, et les siècles s’égarent en conjectures : on veut voir là le cardinal Sforza et son secrétaire Machiavel, ou bien Cosme de Médicis et son commis — tout, sauf la vérité. Il faudra attendre 1965 pour qu’un historien d’art anglais, Michael Jaffé, examinant le tableau au château d’Alnwick, dans les collections du duc de Northumberland, rende enfin aux deux figures leur nom ; et l’érudit gascon Charles Samaran, à l’Académie des Inscriptions, en confirme l’an d’après la démonstration.

🌾 La gerbe de blé L’armoirie héréditaire des comtes d’Armagnac, mémoire du sang ancien.
⌾ La grenade Symbole de concorde, dans l’Europe inquiète de François Ier et Charles Quint.
♛ La couronne Le signe d’une parenté princière et d’une proximité avec le sang royal.

Or ce tableau ne se contente pas de fixer un visage : il parle. À la droite du prélat, Titien a peint trois emblèmes superposés, comme une devise muette. En bas, une gerbe de blé — l’armoirie héréditaire des comtes d’Armagnac, celle-là même qui couronnait depuis le XIVe siècle le cimier de leurs sceaux et fleurissait les marges de leurs livres d’heures : c’est elle qui, par-delà la pourpre romaine, trahit le sang du nom foudroyé.

Au-dessus, une grenade entrouverte, vieux symbole de concorde : aux mêmes années, le Rosso peignait à Fontainebleau François Ier en empereur romain tenant ce fruit, pour inviter ses sujets à se presser autour de lui comme les grains serrés sous l’écorce — et nous sommes en 1538, l’année de la trêve de Nice et de l’entrevue d’Aigues-Mortes, où l’on vit le roi de France et Charles Quint, ces ennemis de toujours, se donner l’accolade « comme deux frères ».

Au sommet enfin, une couronne au cercle semé de fleurs de lis tronquées : celle des fils puînés de France. Car par sa parenté — les Albret, les Alençon, les Orléans — Georges d’Armagnac touchait aux marches du trône, et il a voulu que la toile le dît : non pas un simple évêque, mais un proche du sang royal, le représentant vivant de son roi devant la Sérénissime.

Titien avait alors soixante ans. Dans son atelier de Birri Grande, où sa sœur Orsola tenait la maison depuis la mort de sa femme, le vieux maître donna au Gascon ce qu’aucun blason n’eût su lui rendre : la permanence. Le nom que Louis XI avait voulu effacer survivrait désormais sur une toile que l’on ne se lasse pas de regarder.

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Rome, les conclaves, et l’ombre des poignards

En 1544, Paul III lui donne le chapeau : le voilà cardinal. Les missions romaines se succèdent — la grande politique, les conclaves où se décide le sort de la chrétienté, les dépêches chiffrées, les réseaux d’informateurs. Ce monde a sa noirceur, et l’on en mesure le prix au sort de deux hommes que d’Armagnac suivit de près.

En juillet 1541, deux envoyés au service de François Ier — Antonio Rincón, l’ambassadeur du roi auprès du sultan Soliman, et le condottiere génois César Fregoso, en route pour Venise — furent surpris et massacrés dans le Milanais, terre du roi d’Espagne, par des soldats du marquis del Vasto, gouverneur impérial de Milan.

Le mobile ne faisait guère de doute : frapper l’alliance scandaleuse de la France et du Turc, intercepter les dépêches secrètes qui se tramaient entre Paris et Constantinople, et décapiter d’un coup le réseau oriental des Valois. Charles Quint nia toute part au crime ; François Ier en fit le prétexte d’une nouvelle guerre, et l’affaire demeura, pour les siècles, le cas d’école de l’inviolabilité des ambassadeurs.

En 1555, lors de la révolte de Sienne, le cardinal couvre d’éloges un autre fils de Gascogne, ce Blaise de Monluc qui y forge sa légende de soldat. D’une plume à l’autre, d’une ambassade à l’autre, c’est tout un pays — l’Armagnac, le Rouergue, la Navarre — qui se tient debout dans les antichambres de l’Europe.

Le temps des cendres

Puis vient la nuit. Les guerres de Religion déchirent le royaume, et le Languedoc du cardinal n’est pas épargné par l’iconoclasme et les représailles. D’Armagnac, élevé dans l’humanisme conciliant de Marguerite, se retrouve gardien d’un monde qui se défait : lieutenant du roi dans le Sud-Ouest, puis légat pontifical en Avignon de 1572 à sa mort.

Il n’a pas oublié son peuple : quand la peste frappe ses terres, il rédige des Instructions pour en conjurer le fléau — un prince de l’Église penché, comme un médecin des âmes et des corps, sur la misère des siens. Il meurt en 1585, vieillard d’un autre temps, dernier témoin d’une Renaissance que la fureur des partis avait déjà ensevelie.

L’oubli, et la résurrection érudite

Comme tant de Gascons illustres, il sombra ensuite dans cet oubli qui est la seconde mort des grands hommes. Il fallut, pour le sauver, la patience des érudits. Dès 1890, dans la Revue de Gascogne, l’infatigable Philippe Tamizey de Larroque — celui-là même qui passa sa vie à sauver la mémoire des autres — exhumait deux lettres italiennes de « deux illustres cardinaux gascons », d’Armagnac et Arnaud d’Ossat.

Plus tard, Charles Samaran, puis Nicole Lemaître, rassemblèrent les quatre cents lettres dispersées du cardinal, retrouvées de Parme à Moscou, de Naples aux archives de l’Aveyron. Aujourd’hui encore, c’est sa correspondance qui parle pour lui — et ce visage, sur la toile de Titien, qui veille sur un nom que l’on avait cru perdre à jamais.

Ainsi Georges d’Armagnac demeure-t-il à la frontière de deux mondes : héritier d’une maison brisée par la monarchie, serviteur de cette même monarchie dans les palais d’Italie ; prince de l’Église, mais homme des livres ; Gascon de sang ancien, mais Européen par la diplomatie et les arts. Titien lui a donné ce que les armes, les titres et les charges ne garantissent jamais tout à fait : un visage durable. Et par ce visage, c’est tout un nom que la beauté arrache à l’oubli.

Sources principales

Philippe Tamizey de Larroque, « Deux lettres italiennes de deux illustres cardinaux gascons : Georges d’Armagnac et Arnaud d’Ossat », Revue de Gascogne, t. XXXI, 1890.

Philippe Tamizey de Larroque, « Instructions sur la peste par le cardinal d’Armagnac », extrait des Annales du Midi, t. IV, Toulouse, Privat, 1892.

Charles Samaran, « Georges d’Armagnac, ambassadeur de François Ier à Venise, peint par Le Titien en compagnie de son secrétaire Guillaume Philandrier », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 110ᵉ année, n° 1, 1966, p. 38-44.

Charles Samaran (notice, 1970) et Nicole Lemaître (éd.), Correspondance du cardinal Georges d’Armagnac, t. 1, 1530-1560, CTHS, 2007.

Iconographie

Titien, Le cardinal Georges d’Armagnac et son secrétaire Guillaume Philandrier, vers 1538, original conservé au château d’Alnwick, collection du duc de Northumberland ; une copie ancienne « d’après Titien » est conservée au musée du Louvre.

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