Chroniques gasconnes · Mémoire & érudition

Le veilleur de Larroque

Tamizey de Larroque, l’homme qui passa sa vie à sauver la mémoire des autres.

Il y a, sur les coteaux du bas Agenais, des maisons que rien ne signale au voyageur et derrière lesquelles s’est pourtant joué tout un destin. Le manoir de Larroque, près de Gontaud, fut de celles-là. Une terre, une bâtisse sans gloire, un nom de campagne — et cela suffit à un homme pour s’y dissoudre tout entier, au point de le prendre pour le sien. Jacques-Philippe Tamizey signait Tamizey de Larroque, du nom de ses pierres et de ses ormes, comme si l’érudit avait voulu, dès la première ligne, s’effacer derrière le lieu qui l’abritait. C’était déjà une manière de disparaître.

Un solitaire dans le siècle des chemins de fer

On l’imagine mal aujourd’hui, ce solitaire penché sur sa table à la tombée du jour. Le siècle, autour de lui, allait son train de chemins de fer et de discours ; lui copiait, d’une écriture patiente, les lettres d’un mort. Non pas un mort de sa connaissance — un mort de deux cent cinquante ans, Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, l’antiquaire de Provence, ce génie curieux du XVIIe siècle qui correspondait avec l’Europe entière et dont les milliers de lettres dormaient, oubliées, dans les dépôts.

Tamizey les exhuma, les déchiffra, les annota, les rendit au jour : sept volumes massifs sortis de l’Imprimerie nationale, entre 1888 et 1898, dans la prestigieuse Collection de documents inédits sur l’histoire de France. Sept volumes pour ressusciter une voix. Il faut s’arrêter sur ce geste, car il dit tout l’homme : passer ses meilleures années à rendre la parole à quelqu’un qui ne saura jamais qu’on la lui a rendue.

Passer ses meilleures années à rendre la parole à quelqu’un qui ne saura jamais qu’on la lui a rendue.

Provincial par la vie, européen par l’œuvre

Que l’on ne s’y trompe pas : ce reclus de Gontaud n’était pas un simple curieux de clocher. Peiresc avait correspondu avec l’Europe entière — Gassendi, Rubens, Galilée, les frères Dupuy ; en l’éditant, Tamizey travaillait à l’échelle de la République des Lettres. Et la mesure la plus juste de sa stature est peut-être celle-ci : plus d’un siècle après sa mort, les chercheurs du CNRS publient encore des suppléments « au tome VII de l’édition Tamizey de Larroque ». On ne bâtit pas, cent vingt ans plus tard, sur le travail d’un amateur de province. Provincial par la vie, il fut européen par l’œuvre.

Et il ne fut pas un reclus passif. Quand il s’agit de tirer Peiresc de l’oubli, on le vit mener campagne avec une ardeur de cadet. En mai 1894, devant les félibres d’Aix, il lança un appel — « Pour Peiresc, S. V. P. » — et recueillit des hommages « signés parfois des plus grands noms de la science », venus, disait-il, « de tous les points de l’horizon », de France et de l’étranger : la preuve, en souscriptions et en lettres, que son héros parlait au monde entier.

Il y avait chez ce timide une malice toute gasconne. Reprochant aux Provençaux de ne pas assez honorer leur grand homme, il les piquait d’être « un peu gascons par la vanité », et portait un toast resté fameux : « Vive Peiresc, le roi des savants du Midi ! »

Adopté par la Provence, il n’avait pourtant rien renié de sa Garonne, « cette rivière qui est pour moi une vieille amie et presque une mère ». Mais ce qui le peint le mieux, c’est l’aveu qu’il fit ce jour-là de sa singulière intimité avec un mort :

Moi qui, depuis près de vingt ans, vis sans cesse dans l’intimité de votre compatriote… je n’ai jamais connu un cœur plus noble et un esprit plus élevé.

Vingt ans de commerce quotidien avec un homme enterré depuis deux siècles et demi : voilà toute une vie.

L’histoire des grands et la mémoire des humbles

Maire de Gontaud dans sa jeunesse, il avait vite quitté les affaires du bourg pour cette autre vie, plus secrète, plus haute peut-être. On le crut désœuvré ; il était l’un des plus laborieux de son temps. La République des Lettres du Grand Siècle — Peiresc, Chapelain, les frères Dupuy, toute cette confrérie savante qui s’écrivait d’un bout du royaume à l’autre — c’est à lui qu’elle doit, pour une bonne part, de nous être encore lisible.

Mais ce qui touche le plus, chez ce restaurateur des grands, c’est sa tendresse pour les humbles. Il aimait par-dessus tout les livres de raison, ces registres de famille où des paysans et des bourgeois d’Agenais notaient au fil des ans la récolte, le prix du blé, la mort d’un enfant, la grêle d’un soir d’août. Mémoire sans prétention, écrite pour personne, et que personne ne lisait plus.

Les lettres des savants

En éditant Peiresc et les correspondances du XVIIe siècle, Tamizey rendit à la République des Lettres une partie de son réseau vivant : des voix, des amitiés, des débats, des curiosités qui traversaient l’Europe.

Les registres des familles

En sauvant les livres de raison, il affirma qu’un pays ne se comprend pas seulement par ses princes et ses batailles, mais aussi par ses récoltes, ses deuils, ses prix du blé et ses écritures modestes.

Il les recueillait, les publiait, les sauvait du grenier et du feu — convaincu, contre tout le savoir officiel, que l’histoire d’un pays tient autant dans ces pages maladroites que dans les chroniques des princes.

Une petite république provinciale de la mémoire

Sa vie n’avait rien d’austère pour autant. Majoral du Félibrige, correspondant de l’Institut, il entretenait avec les érudits du Sud-Ouest une amitié bruyante et fidèle. Jean-François Bladé, le folkloriste de Lectoure, en avait fait sa « tête de Turc » préférée : les deux hommes se chamaillaient par lettres avec une verve toute gasconne, et s’estimaient d’autant plus.

Il y avait là, autour de la Revue de Gascogne et des sociétés savantes, une petite république provinciale de la mémoire, où l’on se disputait une date comme ailleurs un héritage, et où l’on s’aimait à la manière du pays — c’est-à-dire en feignant de se quereller.

Le livre de raison d’un campagnard

Et puis le crépuscule, qu’il a lui-même nommé. Le journal qu’il tint de juillet 1889 à mai 1898, il l’intitula de sa main Le Livre de raison d’un campagnard — du nom même de ces registres de famille qu’il passait sa vie à recueillir chez les autres. Le geste est bouleversant : l’archiviste des mémoires obscures se range, sciemment, parmi elles.

Ses éditeurs modernes l’ont republié sous un titre qui dit tout, Un gentilhomme campagnard entre l’histoire et le crépuscule : ce n’est pas le carnet d’un comptable de faits, mais celui d’un homme qui se regarde décliner, lucide, au milieu de ses papiers. Il vit venir la fin avec cette mélancolie sereine des gens qui ont beaucoup fréquenté les morts et s’apprêtent, sans frayeur, à les rejoindre. Il s’éteignit à Gontaud, dans sa maison, au printemps de 1898.

La dernière ironie du feu

Le sort lui réservait pourtant une dernière cruauté, et d’une ironie presque insoutenable. Un incendie devait dévorer sa bibliothèque — près de six mille volumes, la plupart de ses manuscrits. Celui qui avait arraché tant de pages au néant vit, ou plutôt n’aura pas vu, son propre trésor partir en cendres.

Il y a là comme une loi sombre et juste : le veilleur des ruines finit toujours par leur appartenir. Léonce Couture, son ami, cofondateur de la Revue de Gascogne, lui consacra une longue notice émue, qu’il intitula d’un mot qui valait verdict : « un grand érudit de notre temps ». Puis l’oubli, patiemment, recouvrit celui qui avait lutté toute sa vie contre lui.

C’est peut-être cela, au fond, le sens d’une telle existence, et la raison qu’on a de la rappeler. Tamizey de Larroque ne fut ni un capitaine ni un grand homme d’État, de ceux dont la Gascogne aime à se souvenir. Il fut quelque chose de plus rare et de plus fragile : un homme qui crut que rien de ce qui a été écrit ne mérite de mourir, et qui sacrifia sa propre figure à celle des autres. Sur les coteaux de Gontaud, le manoir de Larroque a depuis longtemps cédé le pas aux vignes et au silence. Mais quand on rouvre, sur Gallica, l’un de ces volumes qu’il a sauvés, et qu’une lettre de Peiresc nous parle à travers trois siècles, c’est encore lui qui veille, dans l’ombre derrière la page — le dernier à ne pas s’être laissé oublier les autres.

Sources et citations

  • Les citations de Tamizey de Larroque — « Vive Peiresc, le roi des savants du Midi ! » ; « moi qui, depuis près de vingt ans, vis sans cesse dans l’intimité de votre compatriote… » ; « Pour Peiresc, S. V. P. » ; les Provençaux « un peu gascons par la vanité » — sont tirées de ses deux allocutions prononcées à Aix-en-Provence les 9 et 11 mai 1894, au banquet des félibres de l’École de Lar, puis à l’inauguration du Comité pour l’érection d’un monument à Peiresc, publiées sous le titre Deux allocutions au sujet de Peiresc.
  • Philippe Tamizey de Larroque, Le Livre de raison d’un campagnard, journal intime tenu de juillet 1889 à mai 1898, réédité sous le titre Un gentilhomme campagnard entre l’histoire et le crépuscule, éd. Véronique Larcade, Presses universitaires de Bordeaux, 2008.
  • Léonce Couture, « Philippe Tamizey de Larroque, un grand érudit de notre temps », Revue de Gascogne, t. XXXIX, 1898, repris en brochure, Auch, G. Foix / H. Champion, 1899.
  • Lettres de Peiresc, publiées par Ph. Tamizey de Larroque, 7 tomes, Imprimerie nationale, Collection de documents inédits sur l’histoire de France, 1888-1898.
  • Collection de la Revue de Gascogne, numérisée sur Gallica.
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